Alfred Rossel (1841 - 1926), Photo E. Legagneur
Il m'a semblé utile de traduire pour un public non patoisant la légendaire chanson en langue cotentine; Su la mé, d'Alfred Rossel. Non que le patois normand soit particulièrement difficile au horsain, elle ne l'est guère plus que celle de Montaigne à notre siècle. Alors que le sort de cette langue est scellé dans l'étroit confinement des bibliothèques de quelques chauvins patoisants, il m'a semblé dommage de tenir éloigné des esprits raffinés que les contigences du monde ont tenus éloignés de la terre du Cotentin, ce joyau qui est la plus belle illustration et la plus noble défense de la langue normande. C'est donc par la traduction, même imparfaite, que j'espère inciter le curieux à chercher dans la langue normande de nouvelles saveurs. Car le texte traduit révèle toute la gravité d'une chansonnette dont tous les normands s'amusent aujourd'hui. Le normand, généralement guère enclin au chauvinisme, ricanne de la langue de ses grand-parents tant il a bien intégré la norme républicaine. A contrario, seuls quelques poètes patoisants, petits bourgeois instruits nostalgiques des bocages, fascisants sur les bords, chantent encore cette langue avec une passion qui leur fait monter des rougeurs apoplectiques au visage; l'esprit viking les habiterait encore.
Pourtant avec cette chanson, on retrouve le paysan terrien enraciné à son sol, craignant la mer comme le diable; rien à voir avec l'autre normand, celui des ports et des côtes devenu un marginal d'assez mauvaise réputation.
On peut écouter l'air et le début de
Su la mé en faisant un détour par ce
lien (
Partitions Fantômes est un site de l'Académie de Caen).
On trouve une version de ce texte en langue originale dans les
Wikisources ; ainsi que sur les sites suivants;
Christian Leroy ,
Michel LEBONNOIS et
Magène. Toutefois les graphies recontrées sur ces sites ne sont guère conformes à l'édition (1913) des oeuvres complètes d'Alfred Rossel que j'ai en main et sur laquelle je fonde ma libre traduction.
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Sur la Mer
Refrain
Quand je suis au rivage
Bien tranquille, êtes-vous comme moi ?
Je pense à ceux qui voyagent
Qui voyagent au loin sur la mer
Qui voyagent au loin, qui voyagent
au loin sur la mer.
Couplets
I
La mer c’est vraiment superbe,
Et je l'aime bien par beau temps
L’été; elle borde l’enclos en herbe;
La vague s’endormant mollement.
Mais quand elle se fâche la vilaine !
Et qu’on entend de nos demeures
La grosse voix de la sirène
Nous en avons quasiment peur.
II
J’aime bien les jours de fête
Quand nos bateaux sont à quai
A l’abri de la tempête
A Cherbourg comme au Béquet
C’est là qu’ils sont le mieux sans doute
Des trois couleurs pavoisés.
Mais de nuit, dans la Déroute
Hélas !qu’est-ce qu’ils sont exposés !
III
Quand elle saute par dessus la digue
Dont elle fait trembler les poteaux
Quand le vaisseau à l’ancre fatigue
Vraiment, je pense à ces matelots;
Reverront-ils leurs villages
Et pourront-ils y atterrir ?
Il y a de si mauvais parages
Depuis Barfleur jusqu’à Goury.
IV
J’ai deux fils dans la marine
Deux forts et hardis gaillards
L’un s’en revient de Cochinchine
L’autre de Madagascar.
Ils rentrent leur corvées faites;
En y repensant je n’en reviens pas !
Comme je plaint sans les connaître
Tous ceux qui sont restés là-bas !