25 septembre 2007

Cinématographe

Cantique du Cinéma
à Ruth

L’image élémentaire, la voit-on à l’écran ?
Epiphanie d’icône ou image noumène,
Et qui n’est chaque fois, ni tout à fait la même
Ni tout à fait une autre – et même, elle nous comprend !

Car sur ce grand écran, se projette en petit
Le Grand Tout, l’Univers tout à la fois classique
(la pomme de Newton), tout à la fois quantique
(le chat de Schrödinger qu’Einstein avait honni).

Un grand Nobel a dit - un esprit très caustique
Qui a fait progressé l’électrodynamique -
« Personne ne comprend la physique quantique »
Et si pour le ciné, se trouvait le même hic ?

Est-il si insensé de trouver sur l’Ecran
Comme une réduction de tous les phénomènes
A la fois corpuscules, billes d’espace et de temps,
Autant que masses mouvantes ondoyant l’espace-temps ?

Que ce soit un Carné, un Ozu, un Huston
Tout film porte en lui la dualité du monde ;
La pomme qui jadis a passionné Newton,
En tombant dans l’étang a propagé des ondes
Qui revivent à l’écran dans les deux dimensions.

Comment pouvoir saisir ce quantum de vision
Qui défile sur la bande entre lampe et lentille
A un débit constant ; vingt-quatre par seconde.
Lecteur ! n’insiste pas si ton esprit vacille.

Elle se moque en brillant de la haute culture
La Lumière pénétrante à la double nature
Autant ondulatoire qu’elle est corpusculaire,
Homonyme des frères qui ensemble inventèrent
Ce fastueux cinéma si brillant en lieu sombre !

L’Univers est un film et le film est une ombre.
Platon nous l’avait dit, il y a déjà longtemps;
Et l’évangile de Jean exprimé plus clairement.

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21 mai 2007

« Trouvez la tasse à café qui manque et vous pourrez reposer en paix »

Picabia, 1917



On est un jour de juillet 1928 et mon grand-père voyage à bord de l’Orient Express ; il se dirige vers Istambul après un court séjour à Vienne. Il est seul dans le wagon restaurant; il écrit un poème. Mon grand-père est alors obsédé par la notion védique de maya, le caractère illusoire du monde dans l'ancienne philosophie de l'Inde. Il semble que cette obsession lui ait inspiré ce mystérieux poème, Illusion. Il est écrit au verso d’un papier à l'entête de la Lloyd’s; le recto en est couvert de chiffres et caractères géorgiens et, détail anecdotique, le cercle brun d’une tasse de café marque du sceau de l'Accident toutes ces écritures. André Breton possédait ce document que Francis Picabia lui aurait vendu. Il fut racheté par l’Institut d'Economie Quantique en 2003.




Illusion

Ondulante Maya, trouble de ma vision,
Tu es le voile ultime et la douce illusion.
Je me noie bienheureux dans tes mers profondes
Hoquetant des soupirs, ballottés par les ondes.

Soudain, porté bien haut par une lame puissante
Je me réveille échoué sur la roche coupante
D’un étrange récif en forme de cafetière.
Et tremblant je songeais : "Ai-je rêvé, hier

Cette femme troublante qui m’avait bien juré
Ne jamais me revoir si je ne réparais
La machine à café, la source merveilleuse".

Ce bel engin chromé aux formes arrondies
Délivrait un nectar, une boisson savoureuse
Qui rendait leur tonus à nos nerfs alanguis.

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01 mai 2007

Prière pour la fête du travail

Notre Président qui êtes élu
Que votre nom soit honoré
Que votre gouvernance advienne
Que vos décrets soient appliqués
Dans la rue comme au palais
Versez nous nos allocations

Et délivrez nous du travail.


Ubu, par Patrick Moya

Je souscris volontiers à cette vieille utopie qui voudrait laisser à des robots toutes les tâches qui asservissent l’homme en le dégradant. Car il est bien des métiers avilissants, nuisibles à la santé physique et morale de l'homme; en attendant trop de l'humaine faiblesse, le travail instille, corps et âme, une influence corruptrice sur ses exécutants. Parmi les tâches les plus difficiles et ennuyeuses qui soient données d’assumer à un être humain il y a la fonction présidentielle. Cette fonction ainsi que toutes les fonctions de direction et de gouvernement, devrait être robotisée en toute urgence. Car cette fonction n'a pas seulement les effets corrupteurs bien connu sur l'âme humaine; elle est aussi très dispendieuse pour la société. Les inconvénients de la fonction gouvernementale sont si graves que peu d’hommes sont en mesure de l'assumer de bonne grâce, même avec une rémunération exorbitante. On a remarqué depuis longtemps déjà que les fonctions les plus rémunérées sont des fonctions dirigeantes ; on n’a rien trouvé d’autre pour inciter des gens à s’y coller. Parce qu'elle doit assumer toutes ces rémunérations dispendieuses la société ferait de grandes économies en remplaçant tous ses dirigeants par des robots.

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06 janvier 2007

La fève du gâteau des rois

Cette page est dédiée à la mémoire du docteur Camuset, chantre du chancre mou et du ver solitaire à qui l'on doit ces mémorables vers (In Le ver solitaire):

« Oui, c’est un beau spectacle, et l’on doit respecter
Le sentiment profond qui me pousse à chanter
En vers de douze pieds le ver de douze mètres
».


***


Cliquer sur l'image pour agrandir



Ill. de J. Touchet (cliquer sur l'image)

***

Poèmes et sonnets du docteur
illustrés par J. Touchet
Editions des Laboratoires Camuset, [Sine data]
18, rue Ernest-Rousselle
PARIS-13e

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13 novembre 2006

Vers aux -teries

Même si tes bijoux sont de ferblanterie
C’est toi qui les éclaire et nulle joaillerie
Ne recèle en ses coffres la joyeuse effronterie
De l’or de ton regard. Et sans forfanterie
Je clame à tous les cieux cette galanterie:
Je me meure sous tes yeux, alors que tu te ris
De te voir si belle en cette miroiterie.

J’ai retrouvé ces quelques vers de mon grand-père qui sont de toute évidence adressés à Agatha Miller qui n’allait tarder à devenir madame Christie. En effet à l’époque où ils furent écrits les fiançailles d’Agatha avec le Colonel Archibald avaient été depuis longtemps prononcées. A l’hôpital de Torquay une tendre inclination avait rapproché mon grand-père de Miss Miller et même si leurs rapports durent certainement rester platoniques les vers que nous publions révèlent à la postérité l’existence d’un amour qui fut certainement intense; ce petit poème l’atteste, non sans une forme d’autodérision. Si ces vers peuvent laisser quelques doutes sur la réciprocité de ces inclinations, rappelons qu’à cette époque, Agatha n’avait pas encore pleinement renoncé à l’art lyrique. Certes son récent échec Parisien lui avait fait réviser ses ambitions (elle avait séjourné deux ans à Paris dans l’espoir d’y faire carrière à l’Opéra). Têtue, Agatha s’obstinait à répéter pendant des heures, saturant l'atmosphère de son entourage avec l’Air des bijoux de Gounod qui est la source manifeste du poème de mon grand-père.

Ci-dessous, Joan Sutherland interprète l'air des bijoux




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06 juillet 2006

Vers à vin

In vino veritas


L'Europe se dévoile;
Elle veut la France à poil.
Cette grande catin
Que conquit le romain

En la saoulant de vin,
A mordu un matin
Au fruit du grand commerce,
Le jeu du plus malin.

Or, cette grande gerce
Quand l'Europe l'enjoint
D’arracher quelques vignes

Ô pauvrette! elle se vexe!
Il est vrai que sa vigne,
Lui fait un beau cache-sexe.

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28 juin 2006

Vers en da











D’un signe elle m’attire vers l’œil du judas :
Au-delà les jumeaux font une partie de dadas.
A côté de la serre, parmi le réséda,
Dans le marbre moussu, les courbes de Léda.

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04 juin 2006

Patois de Terroir






Alfred Rossel (1841 - 1926), Photo E. Legagneur



Il m'a semblé utile de traduire pour un public non patoisant la légendaire chanson en langue cotentine; Su la mé, d'Alfred Rossel. Non que le patois normand soit particulièrement difficile au horsain, elle ne l'est guère plus que celle de Montaigne à notre siècle. Alors que le sort de cette langue est scellé dans l'étroit confinement des bibliothèques de quelques chauvins patoisants, il m'a semblé dommage de tenir éloigné des esprits raffinés que les contigences du monde ont tenus éloignés de la terre du Cotentin, ce joyau qui est la plus belle illustration et la plus noble défense de la langue normande. C'est donc par la traduction, même imparfaite, que j'espère inciter le curieux à chercher dans la langue normande de nouvelles saveurs. Car le texte traduit révèle toute la gravité d'une chansonnette dont tous les normands s'amusent aujourd'hui. Le normand, généralement guère enclin au chauvinisme, ricanne de la langue de ses grand-parents tant il a bien intégré la norme républicaine. A contrario, seuls quelques poètes patoisants, petits bourgeois instruits nostalgiques des bocages, fascisants sur les bords, chantent encore cette langue avec une passion qui leur fait monter des rougeurs apoplectiques au visage; l'esprit viking les habiterait encore.




Pourtant avec cette chanson, on retrouve le paysan terrien enraciné à son sol, craignant la mer comme le diable; rien à voir avec l'autre normand, celui des ports et des côtes devenu un marginal d'assez mauvaise réputation.




On peut écouter l'air et le début de Su la mé en faisant un détour par ce lien (Partitions Fantômes est un site de l'Académie de Caen).
On trouve une version de ce texte en langue originale dans les Wikisources ; ainsi que sur les sites suivants; Christian Leroy , Michel LEBONNOIS et Magène. Toutefois les graphies recontrées sur ces sites ne sont guère conformes à l'édition (1913) des oeuvres complètes d'Alfred Rossel que j'ai en main et sur laquelle je fonde ma libre traduction.


***













Sur la Mer








Refrain




Quand je suis au rivage


Bien tranquille, êtes-vous comme moi ?


Je pense à ceux qui voyagent


Qui voyagent au loin sur la mer


Qui voyagent au loin, qui voyagent


au loin sur la mer.






Couplets








I




La mer c’est vraiment superbe,


Et je l'aime bien par beau temps


L’été; elle borde l’enclos en herbe;


La vague s’endormant mollement.


Mais quand elle se fâche la vilaine !


Et qu’on entend de nos demeures


La grosse voix de la sirène


Nous en avons quasiment peur.








II




J’aime bien les jours de fête


Quand nos bateaux sont à quai


A l’abri de la tempête


A Cherbourg comme au Béquet


C’est là qu’ils sont le mieux sans doute


Des trois couleurs pavoisés.


Mais de nuit, dans la Déroute


Hélas !qu’est-ce qu’ils sont exposés !








III




Quand elle saute par dessus la digue


Dont elle fait trembler les poteaux


Quand le vaisseau à l’ancre fatigue


Vraiment, je pense à ces matelots;


Reverront-ils leurs villages


Et pourront-ils y atterrir ?


Il y a de si mauvais parages


Depuis Barfleur jusqu’à Goury.








IV




J’ai deux fils dans la marine


Deux forts et hardis gaillards


L’un s’en revient de Cochinchine


L’autre de Madagascar.


Ils rentrent leur corvées faites;


En y repensant je n’en reviens pas !


Comme je plaint sans les connaître
Tous ceux qui sont restés là-bas !

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09 mai 2006

L'amour du faux

Le cinéma c’est mettre un uniforme à l’œil.
Franz Kafka. Cité p. 113 par Paul Virilio dans La vitesse de libération.



Un film de Steven Soderbergh, Pathé (1991)

***


Compassion 1

Les riches et les puissants aiment à contempler la vie des humbles au cinéma ;
Là seulement dirait-on, ils arrivent à pleurer sur la misère d'autrui.
Rassurés sur eux même, ils savent qu'ils ont encore un cœur.

Compassion 2

Les pauvres et les humbles aiment à contempler la vie des grands au cinéma ;
Là seulement dirait-on, ils pensent avoir compris les soucis des puissants.
Avec eux comme en intelligence, ils se sentent grandis.
***
EXTRAIT DU JOURNAL DE MON GRAND-PERE:
A la limite, si on en a le temps, on peut écrire sans aucune perspective de publication, l'argent n'est vraiment nécessaire que pour publier; dans le pire des cas un stylo, du papier et les bibliothèques publiques suffiront à qui veut écrire. Pour le cinéma c'est impossible ; pour réaliser un film, il faut un matériel coûteux et encombrant, payer je ne sais combien de personnes; ce n'est pas le mange-merde que je suis qui aura l'argent pour ça. Cela confère un poids éthique incommensurable à l'écrit au regard de ce que peut nous révéler le cinéma, qui au fond, n'a jamais su dire que des choses très plates de manière souvent spectaculaire j'en conviens; mais quelle usine à gaz!

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