04 avril 2013

Imogène Aseitas

"Tout ce qui n'est pas pensée est le pur néant ; puisque nous ne pouvons penser que la pensée et que tous les mots dont nous disposons pour parler des choses ne peuvent exprimer que des pensées ; dire qu'il y a autre chose que la pensée et que tous les mots dont nous disposons pour parler des choses ne peuvent exprimer que des pensées ; dire qu'il y a autre chose que la pensée, c'est donc une affirmation qui ne peut avoir de sens. Et cependant - étrange contradiction pour ceux qui croient au temps - l'histoire géologique nous montre que la vie n'est qu'un court épisode entre deux éternités de mort, et que, dans cet épisode même, la pensée consciente n'a duré et ne durera qu'un moment. La pensée n'est qu'un éclair au milieu d'une longue nuit. Mais c'est cet éclair qui est tout."Henri Poincaré, La valeur de la science. Paris : Flammarion, 1913, p. 276



Massage cardiaque (Une Nounou d'enfer saison 1 épisode 7 : Imaginaire Imogène)


Les ventres pourront seuls nier l'aséité. Apollinaire, Alcools, 1913, p. 94

Au commencement était le logos ; la langue était avec moi car la parole était moi. Toutes choses ont été faites par le verbe et rien de ce qui a été fait n’a été fait sans lui. Car au commencement, faire c’est dire.

Longtemps j’avais couché l’univers entier dans un songe. De bonne heure je me figurais tous les êtres comme les créatures de mon esprit. Je m’étais persuadé que rien n’existait que mon imagination n’ait créé et que l’étoffe du monde n’était que le tissu chamarré de mes affects filant sur la trame de ma volonté.
Car mon esprit est la substance de tous les êtres de la Création, du plus petit grain de poussière à la plus haute montagne, de l'amibe à l'éléphant, tous les êtres sont pétris dans la même pâte universelle; dans l'argile de ma volonté, humectée de l'eau des rêves; toute gonflée de l'air de mes songes; et il n'y avait rien qui ne fut cuit dans le feu ardent de Celui-qui-est.
Toutes mes créatures mettent à exister une insistance proportionnée au vouloir créateur. Parmi elles, il en est une qui surpasse les autres en perfection; voici l'homme.
J’ai si bien fait les hommes à mon image que, incapables de reconnaître ma divinité, ils me voient pour un des leurs. Je les aime comme moi-même. Et réciproquement, ils m’aiment comme si j’étais l’un deux, c’est à dire fort mal ; ma famille, mes collègues, mes amis, aucun d’eux ne saura jamais voir en moi la source du Grand Tout, et si je le leur avouais ils me tiendraient pour un fou et me rejeteraient dans l'indignité. A l'instar de ma puissance créatrice, l’esprit humain s'interroge sur l'origine du monde et invente des réponses pour broder la grande fable du monde. Du plus débile au plus génial, chaque homme ressasse sa vérité du monde qui dans sa Bible, qui dans ses livres, qui dans les Mythes ou dans ce qu'ils appellent la science, la plus raffinée de leurs mythologies.
Tout comme moi-même qui les avait créés à mon image, ils ont imaginé des dieux qui leur ressemblent. Mes proches me croient né de femme comme eux tous. En particulier celle que j’appelle ma mère est convaincue de m’avoir enfanté ; à tel point que souvent j'en suis moi même persuadé; comme si ma propre création, habitée par mon principe créateur, me recréait à mon tour en m'informant et refaçonnant en retour, imprimant les motifs d'une conscience humaine sur ma conscience divine; Dieu fait homme par le force des hommes. L'Esprit contaminé par les chimères humaine, au point d'en oublier ma propre déité, j'ai perdu jusqu'à la mémoire intime de ma propre origine et je ne perçois plus que le rayonnement fossile du souvenir affaibli de ma conscience originelle uniformément refroidie dans toutes les directions du cosmos.
De cette conscience initiale, chauffée dans l’extase océanique, de ces feux aveuglants expansés dans une nuit liquide et salée, de la puissance primitive de ma créativité des grands débuts, il ne reste qu’un substrat narratif, très vague et refroidi. Mais il est omniprésent et également réparti dans toutes directions de la conscience cosmique. Du récit élémentaire, le fragment le plus net me fait encore entendre l’écho des battements de mon cœur distordu par la nuit des espaces liquides et salés, renvoyé dans l’ample nuit liquide et salée couleur de sang à travers laquelle mon cœur battant jubilait d’entendre son écho amplifié et ralenti ; de l’écho puissant de mon cœur, prémice d’une conscience de soi le souvenir s'est presque éteint. Dans l'espace confondu de la mémoire et du présent, cet écho si faible dans la gelée des espaces noirs et salés, cet objet ténu de la mémoire n'est peut être qu'une construction humaine.
Je crois me souvenir cependant ce besoin d’expansion dans cet étroit cosmos où je bandais tout mes nerfs et provoquait l’explosion primordiale. Au centre cette brutale inflation de mon être, déchirant mes tympans, m'éclaboussant de lumière, je hurlais d’un cri profond ébranlant l’univers et, crevant la matrice, j’avais créé les airs, lâché les eaux, dilaté l’infini. Dans la griserie de ce sursaut créateur, glissant au flux visqueux, entre ce que j’allais un jour appeler des cuisses, je commençais avec ardeur à façonner ma mère dont l’existence prenait corps sous la pression de mes mains et la succion de mes lèvres. Lourde masse, confuse et molle, la puissance créatrice de mon amour en fit bientôt cet être merveilleux et qui sent bon qu’on appelle une maman. Est-ce par nostalgie de l'instant originel que depuis j'ai créé les êtres à mon image? Ces êtres qui sont des tentatives d'autoportrait réalisée sans miroir; je n'avais jamais vu mon visage. J’avais créé chacun des êtres de l’univers comme une sorte de modèle hypothétique de ce que fut l’origine du monde, le monde c’est-à-dire moi, puisque je suis le monde ; puisque tout ce qui est, n’existerait pas sans moi. Car moi seul existe; le monde étant mon rêve.
Je n’avais jamais cru qu’en moi-même. Je fis donc l’homme à mon image.

Moi qui vit au milieu des hommes, qui me fit homme parmi les hommes et qui suis leur égal car je ne leur ai jamais fait sentir ma divinité, je tiens à dire que si j’ai toujours eut le plus grand respect des autres, approchant toujours mon prochain avec la plus grande déférence, c’est que je les avais toujours considéré comme mes choses à moi, créations personnelles qui m’inspiraient amour et orgueil, sur lesquelles je veillais toujours avec soin ; en amoureux de ma création, je ne haïssais rien ni personne. Bien sûr quand une de mes créatures s’en prend à une autre pour la détruire ou faire souffrir, cela me navre et je ressent cruellement dans la chair de mon esprit comme une entrave dans mon pouvoir créateur. Cependant, mon optimisme ne se laisse pas abattre par toute cette violence, les meurtres et les guerres et les catastrophes naturelles ; mon imagination démiurgique saura parfaire le meilleur des mondes possibles. Du moins le croyais-je encore il n’y a pas si longtemps.


Tout bascula un soir, devant la télévision par laquelle, à l'occasion d'un sitcom, s’ouvrit une première lézarde dans le cosmos de ma conscience. La petite Gracie est une charmante blondinette fragilisée par le décès encore récent de sa maman. Sa petite âme introvertie s'orne une intelligence vive et précoce exaltée par une imagination têtue et charmante; la pauvre enfant compense l'absence de sa mère par la camaraderie complaisante et fidèle d'une amie imaginaire nommée Imogène. Cette amitié ne manque pas de déconcerter l'entourage familial et au premier chef, la sémillante nourrice, Fran Fine embauchée quelque épisodes plus tôt pour assumer des tâches maternelles laissées en plan par la défunte. L'enfant consulte une pédopsychiatre, porte un intérêt passionné pour ces séances et organise des psychothérapies de groupe pour ses poupées.
Je m’étais d’abord amusé de cette amie imaginaire avec ce nom étrange, Imogène. Mon trouble commença quand je pris conscience de la mort d’Imogène vers la fin de l’épisode. A cette époque, je ne pouvais pas vraiment l'analyser mais la brèche pouvait s'ouvrir.
Un matin je fut renversé par un autobus dont le chauffeur ne m’avait manifestement pas vu. Je m’en sorti avec quelques points de sutures aux urgences. Au physique je m’en tirais avec rien qui ne soit irréversible. Il en allait tout autrement au moral.
A mon réveil à l’hôpital, mes yeux s'ouvrirent pour voir assise à mon chevet ma créature, ma préférée, celle qu’en société j’appelle ma femme; la première chose je lui demandais fut celle ci : « Chérie, répond moi sincèrement, ne fait pas semblant je t’en supplie je veux savoir la vérité ; là, en ce moment, hic et nunc, me voit-tu, m’entends-tu, me sent-tu ? » Je vis un grand trouble sur son visage qu’elle réprima vite par son rire cristallin. « Voyons, chéri, que dis-tu là ? ».Mais j’avais bien sentis qu’elle me cachait quelque chose. Ses attitudes, son comportement avec le docteur et les aides-soignantes me semblait trop bien joué. Dans le ton, dans les gestes il y avait un naturel exagéré ; tout dans leur être semblait déterminé à vouloir faire passer du vrai. J’étais convaincu d’avoir affaire à des experts du mentir-vrai. Cela me demandais de gros efforts intellectuels, une épuisante tension de l’esprit dans laquelle je m’obstinais et qui vidait progressivement ma conscience. Moi qui croyais avoir créé le grandiose univers ; ce cosmos qui rayonnait de ma conscience d’être, moi qui voyait tous le génie humain comme l’excroissance de son souffle créateur ; Lascaux et Borobudur, Shakespeare et les Veda, le CERN et le Parthénon étaient pour moi les avatars de l’Unique principe créateur de mon Ego dilaté. Je comprenais soudain que je n’étais en fait que le petit compagnon imaginaire de tous ces êtres et que, pour des raisons qui me dépassent, ils étaient désormais décidés à se débarrasser de moi. Dans un effort démesuré, ma conscience se dissout dans chaque objet du monde transformé en indice de ce complot cosmique et je vois bien aujourd’hui que chaque atome de l’univers y participe.





Je voudrais être un point épousseté des masses,

Un point mort balayé dans la nuit des espaces,
et je ne le suis point !



Tristan Corbière (1845 1875)

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25 septembre 2007

Cinématographe

Cantique du Cinéma
à Ruth

L’image élémentaire, la voit-on à l’écran ?
Epiphanie d’icône ou image noumène,
Et qui n’est chaque fois, ni tout à fait la même
Ni tout à fait une autre – et même, elle nous comprend !

Car sur ce grand écran, se projette en petit
Le Grand Tout, l’Univers tout à la fois classique
(la pomme de Newton), tout à la fois quantique
(le chat de Schrödinger qu’Einstein avait honni).

Un grand Nobel a dit - un esprit très caustique
Qui a fait progressé l’électrodynamique -
« Personne ne comprend la physique quantique »
Et si pour le ciné, se trouvait le même hic ?

Est-il si insensé de trouver sur l’Ecran
Comme une réduction de tous les phénomènes
A la fois corpuscules, billes d’espace et de temps,
Autant que masses mouvantes ondoyant l’espace-temps ?

Que ce soit un Carné, un Ozu, un Huston
Tout film porte en lui la dualité du monde ;
La pomme qui jadis a passionné Newton,
En tombant dans l’étang a propagé des ondes
Qui revivent à l’écran dans les deux dimensions.

Comment pouvoir saisir ce quantum de vision
Qui défile sur la bande entre lampe et lentille
A un débit constant ; vingt-quatre par seconde.
Lecteur ! n’insiste pas si ton esprit vacille.

Elle se moque en brillant de la haute culture
La Lumière pénétrante à la double nature
Autant ondulatoire qu’elle est corpusculaire,
Homonyme des frères qui ensemble inventèrent
Ce fastueux cinéma si brillant en lieu sombre !

L’Univers est un film et le film est une ombre.
Platon nous l’avait dit, il y a déjà longtemps;
Et l’évangile de Jean exprimé plus clairement.

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02 juillet 2007

Du bouddhisme considéré comme canard-lapin

O. Redon, Le Bouddha, c. 1905, Pastel sur papier, 98 x 73 cm, Musee d'Orsay






L'article suivant du chroniqueur Roger Pol Droit a paru dans l'édition du Monde des livres du 15 mai 1998


L'époque aime le pluriel et les ambiguïtés. En outre, le bouddhisme l'attire. Y aurait-il un lien ?

Voilà déjà un moment que tout est pluriel. L'homogène, l'unique, l'unifié paraissent suspects. Le divers est jugé préférable. Autrefois, le multiple inquiétait. Désormais, il attire et rassure. C'est vrai en politique. Ancien : le Parti socialiste unifié. Nouveau : la gauche plurielle. Dangereuse et paralysante : la « pensée unique ». Stimulante et prometteuse : la société en réseaux, les réflexions décentrées, la prolifération en cours sur Internet. Un foisonnement d'idées différentes, des sensibilités de toutes sortes, voilà ce que nous devrions fêter. Vivent les multitudes ! Là seraient l'avenir et le salut, entre multiculturel, multimédia et multinationales. A New York, à Paris, dans toutes les villes-carrefours, les musiques, les cuisines, les langues, les vêtements forment comme une mosaïque, un patchwork de traditions et d'habitudes. Cette pluralité n'implique pas nécessairement fusion ou métissage. C'est la juxtaposition, plutôt, qui domine : les éléments viennent à la suite les uns des autres, sans se mélanger. Ou bien ils se combinent, mais d'une étrange façon.

En donnant naissance à des « canards-lapins ». Ce drôle d'animal avait retenu l'attention du philosophe Wittgenstein. Pas de panique : cet assemblage hétéroclite ne gambade pas sur l'île du Docteur Moreau. Ce n'est pas un monstre mêlant vraiment poils et plumes, mais seulement un dessin, une figure qui apparaît, selon la manière dont on la regarde, tantôt tête de lapin, tantôt profil de canard. Mais on ne pourra jamais trancher. Ces silhouettes ambiguës nous semblent déconcertantes. Notre préférence va de manière persistante aux bestioles correctement délimitées : lapins nets, canard francs. Les bêtes doubles, les allures équivoques, méfiance ! Chaque chose à sa place, en ordre, dans sa case. Par exemple : les philosophies d'un côté, les religions d'un autre. Ici l'Occident, là l'Orient. Ou encore : d'une part les travaux savants, d'autre part les réflexions personnelles. Eh bien non ! Ce n'est pas ainsi que ça marche. Tout se brouille, singulièrement, si l'on ose dire, avec le bouddhisme.

Dans un essai où tous les mots du titre prennent un « s », Bernard Faure, grand connaisseur des textes japonais et chinois, développe une série de remarques judicieuses sur le bouddhisme considéré comme canard-lapin. En historien des religions et en observateur perspicace, il insiste en effet sur la façon dont cette doctrine et pratique multiforme déconcerte nos catégories, mêlant des traits qui nous paraissent incompatibles. Dans sa réalité vivante, le bouddhisme présente en effet plusieurs visages en même temps. Le mérite de Bernard Faure est de ne vouloir en laisser aucun de côté. C'est pourquoi il s'emploie à combattre la tendance européenne à fabriquer un bouddhisme purement philosophique, propre, débarrassé de ses moulins à prières et de ses chamanes. Réduite à une éthique rationnelle, purifiée de toute une masse de légendes et de rituels qui prétendument l'encombrent ou la défigurent, cette doctrine est une invention récente, et bien sûr occidentale. Contrairement à cette tendance européenne, il vaudrait mieux ne pas séparer les composants multiples du bouddhisme. Au risque de heurter notre goût ou notre entendement, il convient d'admettre qu'il est à la fois, et indissociablement, souligne Bernard Faure, construction rationnelle et pratique magique, doctrine philosophique et voie de salut.

Le pluriel s'impose encore autrement. Entre les sources indiennes, les composantes chinoises, l'évolution japonaise, la filière tibétaine, il n'y a évidemment pas un bouddhisme, mais au moins une demi-douzaine. Victor Segalen, dans son Journal des îles, notait déjà, en 1904 : « Dommage vraiment qu'il n'existe qu'un seul mot, Bouddhisme, pour signifier de telles diversités et que ce mot lui-même soit comique, trapu, ventru, pansu et béat. » Bernard Faure montre d'ailleurs combien le bouddhisme n'est pas seulement divers en lui-même mais constitue également un facteur de diversification. Il incite à considérer sous des faces nouvelles des questions habituelles, il « pluralise » la réflexion comme la spiritualité. Par exemple, si l'on tient compte des décalages, discrets mais irréductibles, que les tournures d'esprit bouddhistes peuvent introduire dans notre manière de penser la texture de la réalité, le statut de l'esprit, les relations de l'être et du néant, la place de la vérité et quelques autres questions fondamentales, on se trouve conduit à concevoir l'activité philosophique selon des registres multiples. Au lieu de rêver à « la » philosophie, on se souciera de comparer les éclairages fournis par des usages distincts de la rationalité, qui sont tous cohérents mais pas tous identiques. De même, pour des motifs analogues, on ne saurait continuer à parler de religion au singulier.

Faudrait-il, dans le même mouvement, aller jusqu'à comparer plusieurs sortes de connaissances, les unes acquises par des voies théoriques et techniciennes, les autres élaborées par les expériences et les efforts des méditants ? Le risque est de confondre, faute de précautions suffisantes, des réalités tout à fait disparates. Il n'est pas du tout certain que scientifiques et moines bouddhistes parlent véritablement de la même chose quand ils se préoccupent des fluctuations de la conscience, du rôle du sommeil, des processus du rêve ou de la définition de la mort. Pourquoi ne pas tenter d'établir de vraies rencontres, préparées, attentives et patientes, entre chercheurs occidentaux et maîtres tibétains ? Ce serait un moyen d'y voir plus clair, de commencer à envisager des passerelles, ou de constater les distances éventuellement irréductibles. Dans cet esprit, Francisco Varela, spécialiste des sciences cognitives, a fondé en 1987 les rencontres « Mind and Life » entre des chercheurs de diverses disciplines et le dalaï-lama. Il s'agit de séminaires fermés qui se poursuivent une semaine et se tiennent généralement à Dharamsala. Six de ces rencontres ont eu lieu. La quatrième fournit matière à l'ouvrage intitulé Dormir, rêver, mourir, où le dalaï-lama, après avoir écouté leurs exposés respectifs, dialogue avec le philosophe Charles Taylor, la psychanalyste Joyce Mac Dougall, le neurobiologiste Jerome Engel, l'anthropologue Joan Halifax et la psychologue Jayne Gackenbach.

Le résultat est intéressant, pour les questions posées comme pour celles laissées de côté. Il est clair toutefois que le bouddhisme tibétain ne peut évidemment pas être considéré seulement comme expert dans les voyages aux confins de la conscience quotidienne. Les moments où l'on sort de soi sommeil, rêve, mort ne sont pas sa « spécialité ». On se gardera donc de confondre le thème de cette rencontre et la multiplicité des apports possibles du bouddhisme à la réflexion. Le cantonner dans un domaine même aussi vaste que les excursions aux limites de l'esprit , ce serait le réduire à n'être que canard ou lapin.


ROGER-POL DROIT

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21 mai 2007

« Trouvez la tasse à café qui manque et vous pourrez reposer en paix »

Picabia, 1917



On est un jour de juillet 1928 et mon grand-père voyage à bord de l’Orient Express ; il se dirige vers Istambul après un court séjour à Vienne. Il est seul dans le wagon restaurant; il écrit un poème. Mon grand-père est alors obsédé par la notion védique de maya, le caractère illusoire du monde dans l'ancienne philosophie de l'Inde. Il semble que cette obsession lui ait inspiré ce mystérieux poème, Illusion. Il est écrit au verso d’un papier à l'entête de la Lloyd’s; le recto en est couvert de chiffres et caractères géorgiens et, détail anecdotique, le cercle brun d’une tasse de café marque du sceau de l'Accident toutes ces écritures. André Breton possédait ce document que Francis Picabia lui aurait vendu. Il fut racheté par l’Institut d'Economie Quantique en 2003.




Illusion

Ondulante Maya, trouble de ma vision,
Tu es le voile ultime et la douce illusion.
Je me noie bienheureux dans tes mers profondes
Hoquetant des soupirs, ballottés par les ondes.

Soudain, porté bien haut par une lame puissante
Je me réveille échoué sur la roche coupante
D’un étrange récif en forme de cafetière.
Et tremblant je songeais : "Ai-je rêvé, hier

Cette femme troublante qui m’avait bien juré
Ne jamais me revoir si je ne réparais
La machine à café, la source merveilleuse".

Ce bel engin chromé aux formes arrondies
Délivrait un nectar, une boisson savoureuse
Qui rendait leur tonus à nos nerfs alanguis.

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28 mars 2007

Fondements

Les concepts philosophiques sont les hémorroïdes de l’âme ; ces cristaux de pensée sont la cause de toutes les crises de fondement.

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27 mai 2006

Les envoûtés

NOTE DE LECTURE


Les envoûtés : roman / traduit du polonais par Albert Mailles, Kinga Callebat et Hélène Wlodarczyk. Paris : Stock, 1996. 374 p. (Nouveau cabinet cosmopolite).

Roman écrit et publié en feuilleton l’année 1939 dans un journal polonais. On a cru les trois derniers épisodes non publiés jusqu’en 1986 où ils furent retrouvés imprimés en bonne place sur de vieux journaux préservés par miracle de la guerre qui éclata cette année là. La première édition française de ce roman paru chez Stock en 1977 était donc inachevée ; cette édition nous livre le texte intégralement traduit.
Roman de la veine fantastique avec château hanté.
L’écriture de ce roman feuilleton paraît typique de la littérature populaire, on y retrouve tous les ressorts de la paralittérature. Les distinctions sociales y représentent l’enjeu principal. Jusqu'à l’épilogue, qu’on eut pu croire bâclé dans lequel on apprend qu’un paysan (Handrycz) était en fait l’héritier légitime du prince, François le bâtard qu’on croyait mort était devenu amnésique ; ce genre de rebondissement sur l’identité d’un personnage est typique du roman populaire. Par ailleurs, Grombrowicz fait référence à ce genre de littérature dans l’épilogue précisément en expliquant avec ironie comment le véritable assassin de Maliniak s’était inspiré d’un roman policier (Dans le piège du vampire) pour commettre son acte.
Cet épilogue (longtemps resté inconnu du public et de la postérité) résout tous les événements fantastiques par des explications rationnelles dans lesquelles le surnaturel n’a aucune part.

Une ambiguïté seulement sur le propos de l’auteur ; l’homme qui résout l’énigme est un voyant présenté comme une sorte de chercheur en parapsychologie. Ils parvient à aider les personnages “ envoûtés ” du roman en partie grâce à son don de voyance (en se concentrant sur un stylo ayant appartenu à un personnage du roman il parvient à visualiser mentalement le personnage suffisamment clairement pour qu’il puisse décrire le lieu ou il se trouve afin qu’on vienne l’y chercher). Quelle ironie que cette façon de faire utiliser par un personnage une technique surnaturelle pour, au bout du compte, établir que les faits extraordinaires qui tourmentèrent les héros du roman n’étaient pas surnaturels mais des manifestations de leurs imaginations exaltées.
En fait bien des éléments de ce récit laissent entrevoir les mécanismes mentaux qui piègent l’imagination dans les peurs surnaturelles comme les histoires de fantômes ou les envoûtements. Ainsi l'organisation du récit nous fait bien sentir la vanité qu'il y a à s'enquérir du caractère d’autrui pour en prévoir les mouvements. L'entourage de Maya et Waltchak est persuadé que ces deux là se ressemblent par une étrange affinité de nature, bien que tout les oppose socialement. Les deux personnages s’observent mutuellement avec l’obsession de retrouver en l’autre des éléments de sa propre identité ; ils s’effrayent de trouver en chacun des tendances immorales desquelles ils s’étaient toujours cru préservés ; ils finissent par se persuader de leur nature perverse. Par dépit Waltchak, qui ne s’en serait jamais cru capable vole une somme importante à Maya ; celle ci découvrant le voleur en Waltchak se persuade qu’elle pourrait être elle même une voleuse ; plus loin, Wlatchak est persuadé que Maya a volé le portefeuille d’un dandy (réciproquement elle est persuadée que c’est Waltchak le voleur). Acmé de ce trouble jeu de miroir ; Waltchak devient à moitié fou quand toutes les circonstances le portent à croire (à tort) que Maya à assassiné Maliniak et réciproquement ces même circonstances persuadent (à tort) que Waltchak a tué Maliniak. Que les deux protagonistes de ce va et vient des apparences soient tous deux tennismen n’est pas fortuit ; au tennis les deux joueurs sont condamnés à s’observer mutuellement dans leur moindres réactions pour espérer tenir l’autre en échec. Asservis l’un à l’autre dans la symétrie du cours de tennis l’échange de balle se solde par la distinction d’un vainqueur.
La victoire de Waltchak sur le champion Wrobel est un moment ou le roman se rapproche le plus du roman populaire ; la victoire de l’homme de rien sur l’aristocrate arrogant.
On est aussi tenté de voir le château et son prince reclus comme une sorte de métaphore de l’inconscient blindé par la culpabilité. La réclusion volontaire du prince est liée à son sentiment de culpabilité vis-à-vis de son fils bâtard François qu’il n’a pas assumé et dont il a cru qu’il s’était donné la mort dans la Vieille cuisine pièce devenu hantée depuis. Entre le prince et son bâtard on peut voir la même relation coupable qu’entre Maya l’aristocrate et Waltchak l’homme de peu ; leur ressemblance créant entre eux un lien coupable qui leur fait perdre la maîtrise de leurs apparences.
Cette lutte contre ou avec les apparences est soulignée fortement avec ses manifestations d’ordre social. Les relations sociales, les statuts sociaux sont bien présentés comme un jeu d’apparence que savent utiliser pour en vivre Mme Halimska est ses jeunes protégées de Varsovie. Les murailles du château et la réclusion d’un prince rejetant la démocratie représentent bien cette sorte de blindage facial dérisoire d’une aristocratie ayant perdu la face.
Cette maladie des apparences doit être guérie ; elle est le gaspillage d’une énergie vitale consommée en névrose ; cette énergie qu’on retrouve dans les talent sportifs de Maya et Waltchak on la trouve aussi dans les œuvres d’art et les richesses celées dans ce château recluses avec le maître des lieux. Elles y sont l’objet d’un double enjeu ; elle attirent la convoitise d’un secrétaire cynique ayant gagné la confiance du prince pour capter un héritage qu’il suppose somptueux bien qu’incompétent pour l’évaluer; elles attirent la curiosité désintéressée d’un historien de l’art soucieux de restituer son patrimoine à la Pologne démocratique.

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21 mai 2006

Saigner / Penser


L’esprit s’ouvre tel une blessure ; au bord tranchant d’un bris de rêve, la pensée saigne. Les blessures de l'âme ouvrent l'esprit. "Tout n'est qu'illusion" répétait ma femme autrefois. Je n'ai jamais pu savoir si cela correspondait à sa croyance ou à son désir; mais il me semblait qu'elle n'acceptait pas la réalité de ce qui nous liait. Peut-être avait-elle raison, mais par delà le deuil, la persistance de la mémoire produit les mêmes effets de réel. Le monde me paraissait beaucoup plus beau quand je le regardais avec elle.

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09 mai 2006

L'amour du faux

Le cinéma c’est mettre un uniforme à l’œil.
Franz Kafka. Cité p. 113 par Paul Virilio dans La vitesse de libération.



Un film de Steven Soderbergh, Pathé (1991)

***


Compassion 1

Les riches et les puissants aiment à contempler la vie des humbles au cinéma ;
Là seulement dirait-on, ils arrivent à pleurer sur la misère d'autrui.
Rassurés sur eux même, ils savent qu'ils ont encore un cœur.

Compassion 2

Les pauvres et les humbles aiment à contempler la vie des grands au cinéma ;
Là seulement dirait-on, ils pensent avoir compris les soucis des puissants.
Avec eux comme en intelligence, ils se sentent grandis.
***
EXTRAIT DU JOURNAL DE MON GRAND-PERE:
A la limite, si on en a le temps, on peut écrire sans aucune perspective de publication, l'argent n'est vraiment nécessaire que pour publier; dans le pire des cas un stylo, du papier et les bibliothèques publiques suffiront à qui veut écrire. Pour le cinéma c'est impossible ; pour réaliser un film, il faut un matériel coûteux et encombrant, payer je ne sais combien de personnes; ce n'est pas le mange-merde que je suis qui aura l'argent pour ça. Cela confère un poids éthique incommensurable à l'écrit au regard de ce que peut nous révéler le cinéma, qui au fond, n'a jamais su dire que des choses très plates de manière souvent spectaculaire j'en conviens; mais quelle usine à gaz!

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08 mai 2006

Ontologie

ETRE

Une définition du verbe être : passer pour (qlqchose)



Trois mondes, lithographie, M.C. Escher (1955)

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