06 mai 2007

Après-Midi d'élections à Toulouse

Asmodée, diable et pilier de bénitier (Rennes-le-Château)


Au milieu du trône et autour du trône,
il y a quatre êtres vivants remplis d'yeux devant et derrière. ( Ap. 4, 6)

Ce matin personne n'est venu me chercher à la gare Matabiau. Yvon Ligneux m'a fait faux-bon; sa femme m'avait prévenu hier, il est très malade. Je suis de passage dans la ville rose pour travailler sur des archives diocésaines dans le cadre de mon enquête sur les mystères de Rennes le château. J'ai passé l'après-midi à flâner en touriste le long de la Garonne. Sous l'école des Beaux-arts, quelques rapins exposaient leur croûtes le long des murs en brique qui bordent les quais. Quelques jolies femmes apportant là leur beauté, j'avais une envie folle d'en croquer quelques une; mais j'ai laissé mon matériel de dessin en Normandie. Emois printaniers, présence rafraîchissante de l'eau. Ambiance décontractée, gâchée pour moi par les pollens des platanes qui m'irritent les yeux et me font éternuer; je suis allergique aux arbres méditerranéens.
En me dirigeant vers la place du Capitole je passe au milieu d'une bande de jeunes avachits sur un terre-plein encombré de voitures garées à la toulousaine. L'un d'eux m'interpelle et me demande, avec un fort accent du Québec, si la loi française autorise la consommation d'alcool sur voie publique. Pas très sûr de moi je finis par lui dire que, de toutes façons, après huit heure la France entière serait saoule comme une vache avec un mélange champagne / mort subite à cinquante pour cent (à l'heure où j'écris, vingt et une heure, j'apprend que cette proportion approche 53,35% de champagne et 46,65% de mort subite). Je me reproche quand même l'inspiration luciférienne qui m'a porté à encourager ces jeunes à s'exploser la tête à l'alcool. Je hais les salauds qui vendent de l'alcool et, c'est étrange, ce sentiment est, je l'espère, mon seul point commun avec le futur locataire de l'Elysée. C'est pourtant vers un bistrot que je me dirige.
Place du Capitole, je me décide pour le Florida; le guide du Petit Futé le signale comme une institution toulousaine à ne pas manquer. Curieux de voir jouir la France qui gagne, j'espérai y observer la faune qui allait bientôt s'envoyer du champagne. Je me met en terrasse. Très classique, la façade du Capitole fait sa mine blasée de rombière qui ne compte plus ses ravalements. Son classicisme bien rangé est en partie masqué par un rang de quatre camions de la télévision; sobrement peints en blanc, le logo discret, la parabole déployée sur le toit, les fourgons de l'info peinent à cacher leur vulgarité. Derrière eux, des tentes bâchées de blanc abritent des journalistes au garde-à-vous devant les caméras; l'un avec son profil d'aigle, semble guetter, le doigt sur l'oreillette, quelque mystérieux signal parisien et s'apprête à commenter les premières estimations locales. Il est seulement dix-huit heures. Côté Canal+, une jeune journaliste dispense un laïus dans un débit soutenu; je n'entend pas ce qu'elle dit. Debout sur une caisse en plastique comme un prédicateur de Hyde Park, elle est vêtue d'un petit haut pourpre qui, à la caméra saura passer pour strict, tandis qu'en dessous, hors-champ, un jean et des tennis essayent de se faire discrets. Du côté France-Télévision, un élégant sexagénaire à chevelure léonine, sans doute un prof de Science Po, tient compagnie à un journaliste adossé à un camion Spangherro avec son logo à tête de bœuf; avec une nonchalance patricienne, ils semblent attendre que l'heure passe; parfois ils échangent quelques courts propos sur le ton calme de l'indifférence courtoise. Je m'assied donc à cette terrasse face à l'horloge Capitoline, plus ou moins en attente moi aussi. Je consommais un chocolat liégeois en potassant le dossier que m'avait envoyé Ligneux. Autour, beaucoup de femmes qui papotent entre copines. N'ayant pas mon matériel de dessin, je reste concentré sur cette histoire de diable de bénitier; Saunière, le curé de Rennes le château aurait fait mouler, dans une mystérieuse matière ayant des propriétés radiatives comparables à celles des mégalithes de Bretagne, un diable que chacun nomme Asmodée (comme le diable boiteux de Restif de la Bretonne et de Lesage). A dix-huit heures trente, une bagnole immatriculée 93 passe en trombe; un rap à haute-pression s'expulse comme des salves de mortier depuis les vitres ouvertes du véhicule; devant la terrasse du Florida, le passager et le chauffeur nous adressent un doigt en vociférant un tas de mots probablement insultants parmi lesquels je n'ai pu distinguer que le nom de Sarkosy. Dix-neuf heure trente; au fond de ma tasse, subsiste encore une fine écume chocolatée qui est sur le point de se figer; je dois renoncer à ces quelques molécules sucrées que je ne peux plus aspirer à la paille sans faire de bruits inconvenants. A côté de moi, comme deux points de phosphore, l'éclat vif des talons rouges de ma voisine ne cesse de me distraire du dossier Asmodée. Je renonce à attendre vingt heure. En 1995, la première victoire de Chirac m'avait déjà bien convaincu qu'une hystérie collective de droite ressemble en tous points à une hystérie collective de gauche. Que vais-je apprendre de plus? Je n'attendrai pas non plus la troupe des perdants qui ne manquera pas de venir crier pacifiquement vade retro, sur la grande place: grisés par l'odeur du souffre ils viendront s'immoler devant le Léviathan; en déposant leurs nuques sous le talon des bottes et démontrer ainsi, aux télés remplies d'yeux, que l'Elu est la Bête. Il faudra pour cela qu'on casse quelques vitrines.
Non, je ne serai pas du sabbat. Il est dix-neuf heures quarante, je décide de marcher vers Jolimont pour rentrer à l'Hôtel. Il fait si beau que je fais violence à mes allergies; je ne prend pas le métro et vais à pied, le long de ces grandes allées de platanes, les allées Jean Jaurès. Je passe à côté de la médiathèque de la ville; un gros truc sur deux pattes dissymétriques qu'ils appellent une Arche. J'apprend que l'établissement est ouvert le dimanche. Si j'avais su je serais venu travailler là, on m'a dit que le bâtiment était équipé en Wi-Fi. En continuant mon chemin, je trouve une voiture en train de brûler à Jolimont, pas loin de l'Hôtel. Il est vingt heures quinze, la France s'est déjà mise au charbon et de nouvelles lumières s'apprêtent à illuminer notre vieille nation.

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01 mai 2007

Prière pour la fête du travail

Notre Président qui êtes élu
Que votre nom soit honoré
Que votre gouvernance advienne
Que vos décrets soient appliqués
Dans la rue comme au palais
Versez nous nos allocations

Et délivrez nous du travail.


Ubu, par Patrick Moya

Je souscris volontiers à cette vieille utopie qui voudrait laisser à des robots toutes les tâches qui asservissent l’homme en le dégradant. Car il est bien des métiers avilissants, nuisibles à la santé physique et morale de l'homme; en attendant trop de l'humaine faiblesse, le travail instille, corps et âme, une influence corruptrice sur ses exécutants. Parmi les tâches les plus difficiles et ennuyeuses qui soient données d’assumer à un être humain il y a la fonction présidentielle. Cette fonction ainsi que toutes les fonctions de direction et de gouvernement, devrait être robotisée en toute urgence. Car cette fonction n'a pas seulement les effets corrupteurs bien connu sur l'âme humaine; elle est aussi très dispendieuse pour la société. Les inconvénients de la fonction gouvernementale sont si graves que peu d’hommes sont en mesure de l'assumer de bonne grâce, même avec une rémunération exorbitante. On a remarqué depuis longtemps déjà que les fonctions les plus rémunérées sont des fonctions dirigeantes ; on n’a rien trouvé d’autre pour inciter des gens à s’y coller. Parce qu'elle doit assumer toutes ces rémunérations dispendieuses la société ferait de grandes économies en remplaçant tous ses dirigeants par des robots.

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23 avril 2007

Un souvenir d'enfance du petit Tzar cosy




A cause de leur goût immodéré pour les nourritures exotiques, il regnait chez les parents du petit Nicolas une grande débauche alimentaire. Aussi était-on sujet dans cette famille à de fréquentes coliques qui salissaient durablement la cuvette des vécés. Aux temps heureux de l'enfance pré-pubère, le petit Nicolas tout à la découverte de son corps, éprouva de bonne heure un plaisir ineffable en nettoyant la cuvette souillée avec son puissant jet d’urine. Avec une délectation jubilatoire, en usant à plein des possibilités directionnelles de son petit organe, il mettait une grande application à nettoyer au Kärcher, disait-il, tout ce caca qui recouvrait honteusement le bel émail blanc. C'était la récompense de toutes ces patientes rétentions urinaires qui lui délivraient la puissance nécessaire pour faire briller le petit coin à la force de sa vessie.

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27 novembre 2006

La problématique reconnaissance par les pairs d'un institut hors-pair

Pr Brodard et Dr Taupin (Laboratoire d'économie quantique)





Le statut académique de l’économie quantique est encore très incertain. L’Université ne considère pas encore avec le sérieux qu’elle mérite cette discipline nouvelle. Les lumières et révolutions conceptuelles qui ont surgit de notre Institut n’ont jusqu’à maintenant suscité chez nos confrères que de l’indifférence si l’on excepte les quelques chercheurs dont les travaux vont très exactement dans le sens des nôtres ; ainsi, pour ne citer que les plus connus, Lyndon LaRouche et le prix Nobel d’économie Maurice Allais nous ont fait l’honneur, dans les colonnes de leurs propres tribunes, de nous exprimer ouvertement leur mépris ; il est vrai que si les fondements théoriques de leurs travaux sont pour ainsi dire identiques aux nôtres, il n’en va pas de même de leurs présupposés philosophiques et de leurs ambitions pratiques qui nous sont en tous point opposés; leur absolue ignorance de la mysosophie laisse voir l’abîme cosmique qui nous sépare de ces gens.
Animés par une ambition juvénile ou bien, pour les plus anciens, par une soif de reconnaissance académique trop longtemps altérée, quelques uns des chercheurs les plus zélés de l'Institut de Vaubadon ont mit en branle un vaste programme de lobbying auprès des Institutions savantes les plus respectées. Quitte à en oublier le labo. Cachant mal leur mépris pour les collègues moins combatifs ils veulent en découdre avec l'establishment de la science et déclarent avec morgue à ceux qui s'imaginent que la vérité triomphe sans combat qu'ils ne laisseront pas étouffer les lumières de l'économie quantique sous le boisseau de l'ignorance et du mépris.

Ainsi, au Collège de France, la ténacité fanatique de Pécuchard avait commencé à donner quelques fruits. C'était à la fin du siècle et M. Régis Debray assurait l'Institut de Vaubadon de son soutient enthousiaste à la cause de l'économie quantique. Seulement il nous lâcha fin 1999 à la suite de la publication du pamphlet de son collègue le professeur Bouveresse, Prodiges et vertiges de l’analogie (Raisons d’agir éditions, 1999). Le philosophe s’y inquiétait de la multiplication des abus de la référence à Gödel dans des disciplines par nature totalement étrangères à la logique mathématique. Avec cette saine dénonciation des abus des Belles Lettres dans la pensée, M. Régis Debray était sérieusement remis à sa place quant à la manière dont il s’est sentit fondé à appliquer le fameux théorème de Gödel à la science politique. Or ce petit livre paraissait à la suite de cette Affaire Sokal qui défraya la chronique du monde savant et mondain. Dans cette affaire, où bien des têtes très en vue sur la scène intellectuelle française se sentirent visées, Bouveresse se rangea au côté du physicien Sokal dont le canular avait mis en épingle les usages abusifs par les littéraires de la physique quantique . Celle-ci en effet, avec son aura d’étrangeté, exerce sur les lettrés (surtout les français semble-t'il), une fascination qui les incline à y faire référence de manière quasi-compulsive dans leurs travaux - probablement pour impressionner, suppose Alan Sokal. Ce nouvel éclairage médiatique ne manqua pas de donner à nombre d’intellectuels français de grand renom des faux airs de Diafoirus ayant troqué leur latin contre quelques équations. La réaction de ceux qui se sentirent visé fut d'une grande virulence et se caractérisa par un déplacement du débat sur le terrain d’une sorte de patriotisme intellectuel où ces attaques furent interprétées comme comme étant l'expression de la francophobie d’une certaine intelligentsia américaine scientiste et réactionnaire - voire d'une propagande anti-française. Dans un tel contexte, porter le flambeau de l’économie quantique ne pouvait que porter atteinte au crédit de la nouvelle science fondée par M. Régis Debay, la toute jeune médiologie - dans l’immédiat tout au moins.

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18 octobre 2006

Un architecte poseur de bombes


Volontiers polémique, Luigi Ricotta défend sa pensée architecturale dans un opuscule intitulé De l'architecture comme arme de destruction massive.





Luigi Ricotta - phot. Lumbardo

Quelques réalisations de Luigi Ricotta:
1979 - Mémorial de la Mémoire (Téheran)
1981 - Gendarmerie de Quimperlé (Concours)
1988 - Shilum Institute (Santa Barbara - CA)
1999 - Médiathèque François Bouvard à Chavignolles (Concours)
2000 - Institutum Pataphysicum Londiniense (Londres)
2001 - Mosquée jaune d'Alafout (Tchétchénie)
2004 - Briothèque de Coulommiers (Concours)
2006 - Le Gymnasium Rock café à Menton (en cours)

Le prestige du métier d’architecte lui vient de sa grande proximité avec le pouvoir; l’architecture qui a partie liée avec les questions de marquage de territoire est de facto à la solde des puissants. Il importe qu’une architecture soit la marque d’un pouvoir se voulant maître de son territoire ; intrusive, indiscrète l’œuvre architecturale est en parfaite adéquation avec cette fonction assertive qui est la sienne dans le territoire humain; fonction qui ne se distingue en rien de celle de ce puissant cocktail de phéromones que constitue l’urine du matou aspergée sur tous les lieux stratégiques de l’espace félin.
Luigi Ricotta in De l'architecture comme arme de destruction massive, p. 12



"Cette architecture de la faille, de l'obliquité du signe, de la résistance aux découpages catégoriels de l'espace, du refus des hiérarchies sclérosantes, qui promeut la polysémie de l'artifice et du factice (la gigantesque portion de brie coulant à Coulommiers), est ainsi celle de la disponibilité du sens. Amateur et collectionneur d'art contemporain, Ricotta revendique une esthétique de la pauvreté, du vulgaire, du "low-tech" comme matériau énergétique. Les voies conceptuelles qu'explore Ricotta se donnent dans une tension entre optimisme et négativité ; la complexité du réel, - le métissage des cultures, la mixité des champs de parole et des comportements sociaux -, est inoculée à sa pensée de l'architecture. Fictionnelle, narrative, disruptive, l'architecture de Luigi Ricotta réactive l'incohérence, tout en puisant dans le questionnement de l'art son opérativité critique."

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05 septembre 2006

Ivresse du pouvoir

Mon grand-père et le vin:

Les effets psychotropes de l’alcool ne suffisent pas expliquer le prestige du vin ; les raffinements de son goût et de sa flaveur sont tout autant l’expression des sucs libérés par le raisin sous le poids du pressoir que celle des ferments de l’esprit humain asservi sous la pression du pouvoir.
Ne voyez rien d’autre dans la symbolique du château ; avec son charme bucolique, son pittoresque suranné imprimant à l’étiquette en papier vergé la garantie d’une tradition bien gardée, le château prétend sceller dans le terroir l’alliance ancestrale du pouvoir et du vin. Les puissants, et ceux qui se veulent tels, se doivent toujours de posséder une cave exceptionnelle et leurs courtisans se doivent de savoir goûter ces fins millésimes avec compétence. Quand aux gagne-petits, les plus motivés exercent leurs papilles dans la mesure de leurs moyens dans l’espoir d’en goûter de plus prestigieux ; les plus désespérés, quand à eux, ils boivent pour oublier leur impuissance et, en premier lieu, ils oublient que le pouvoir premier est l’empire que l’on peut exercer sur soi-même et l’ordre de ses propre désirs.
Ange-Gabriel d'Affy

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06 juillet 2006

Vers à vin

In vino veritas


L'Europe se dévoile;
Elle veut la France à poil.
Cette grande catin
Que conquit le romain

En la saoulant de vin,
A mordu un matin
Au fruit du grand commerce,
Le jeu du plus malin.

Or, cette grande gerce
Quand l'Europe l'enjoint
D’arracher quelques vignes

Ô pauvrette! elle se vexe!
Il est vrai que sa vigne,
Lui fait un beau cache-sexe.

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18 juin 2006

Manivelle

L'An 01, Gébé, L'association, 2000



Depuis ce qu’on appelle le Moyen-âge dans l’histoire de l’Europe, au fur et à mesure que s’affirmait le pouvoir royal d’Etat, la bourgeoisie montante fourbissait ses armes. En France, ponctuellement secoué par les coups de boutoir des révoltes populaires, le pouvoir - jusqu’alors royal - s’est par un beau jour de juillet embourgeoisé en revêtant les oripeaux de la République ; comme le bon goût était alors français le reste de l’Europe voulu suivre la nouvelle tendance avec plus où moins de ménagement pour ses vieilles monarchies. Les violences populaires ennoblies par le vocable Révolution - tellement prisé par la foi rationaliste montante - les jacqueries, les frondes et autres émeutes sont désormais des instruments de pression dont use et abuse le nouveau pouvoir bourgeois qui est parvenu à user la suprématie d’une noblesse qui s’était depuis longtemps passablement abâtardie. Puis vint Marx et avec lui le concept de lutte des classes, nec plus ultra de la culture bourgeoise; l’arrivisme érigé en concept métaphysique et moteur de l’histoire. Le pouvoir bourgeois pouvait enfin advenir à l’état presque pur; on a cru un temps que tel était le pouvoir soviétique. En occident, après quelques regimbements sous l'aiguillon populaire, la République s'était faite démocratique et pendant tout le vingtième siècle la bourgeoisie cosmopolite des démocraties occidentales n’arrivait à pas digérer la réussite du petit bourgeois Oulianov ; une réussite qui embarrassait tant l’intéressé (aux origines modestes) qu’il se couvrit d’un pseudonyme. La charge du monde s'est tant alourdie sur les épaules d’acier de son successeur que celui-ci fit de même. A l'instar de l'écrivain devenu ingénieur des âmes, le leader politique se devait de prendre un pseudonyme car, comme tout ce qui était sacré quand il tombe dans les mains du bourgeois, la politique était devenue un art . L'art lui-même en fut rabaissé en technologie révolutionnaire. Ces russes avaient réalisé en quelques mois, un grand rêve que les bourgeois occidentaux rangeaient encore dans l'Utopie. La jalousie occidentale culmina quand les soviétiques propulsèrent Gagarine dans l’espace ; on sait que cet affront donna l’impulsion à la fusée qui arracha Armstrong à la Terre afin qu’il foulât la poussière du sol lunaire. Mais aujourd’hui, alors que le marxisme léninisme est tombé en discrédit, non par le fait de ses ennemis occidentaux mais de par ses faiblesses mêmes, la bourgeoisie du monde entier est en passe de réaliser bientôt à l’échelle mondiale ce qu’elle a cru un moment être accomplit dans le bloc soviétique. A son corps défendant bien entendu, car ce qu’elle va réaliser, elle l’habillera de sa propre idéologie libérale (dans le pouvoir bourgeois l’idéologie est l’homologue de la théologie des monarchies de droit divin) pour laquelle le beau mot de liberté s’applique aux entreprises des hommes et non aux hommes eux-même. Dans tout cela, la notion de lutte des classes est restée à peu près indemne. Si elle a perdu de sa légitimité dans les sociétés riches, la violence est restée un instrument de domination très général, et pas seulement au-delà des frontières des sociétés riches. Le concept de révolution n’est pas encore tombé au total discrédit ; il est encore des esprits pour croire qu’une violence révolutionnaire maîtrisée fera avancer l’histoire dans le bon sens. Les peuples ont toujours la pensée quand tout va mal « Qu’il faudrait une bonne guerre » ; « Il faut que ça pète » le leitmotiv des mineurs de Germinal s'agite encore en slogans refoulés dans la tête des opprimés. La violence couve ; tout le monde l’attend, sans s’avouer qu’il la désire. Ecoutons un sociologue éclairé dont l’œuvre, une fois vulgarisée se fera émancipatrice en aidant les masses populaires à décoder la violence symbolique qui leur est faite au quotidien. Pierre Bourdieu : « l’idée d’un grand mouvement social…, c’est la seule façon… faut pas aller chercher…. Tant qu’on brûlera des voitures, on enverra des flics. Il faut un mouvement social, qui peut brûler des voitures… mais avec des objectifs ». Ce sont les derniers mots qu’on entend prononcés par Bourdieu dans le film que Pierre Carles lui a consacré (La sociologie est un sport de combat, 2000). Bourdieu n'a jamais écrit cela mais il l'a prononcé, en privé. La caméra tournait encore. L'auteur de Pas vu, Pas Pris a choisi d'en faire le mot de la fin. Bourdieu n'a pas demandé de le couper au montage.

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10 juin 2006

Dans un courant clairet


Il était une fois une petite ville au milieu de laquelle coulait la Soudre, une rivière dont l'eau clairette était si bonne que les gens aimaient s'y baigner. Cette petite ville s'appelait Puck-en-Soudre.
Un jour monsieur le maire décida de construire un homme de paille pour surveiller les baignades dans la rivière. On ramassa de la paille des dernières moissons et on en fit un ventre, une tête, deux jambes et deux bras; deux marguerites lui firent deux grands yeux ronds qui ne se fermaient jamais pour surveiller les baignades, une aubergine lui fit un grand nez pour qu'il prenne bien sa respiration avant de plonger, deux feuilles de choux lui firent de grandes oreilles pour mieux entendre les appels au-secours, mais on ne lui fit pas de bouche car on estima qu'il n'avait pas besoin de parler. Quand une personne sera en danger de se noyer, il plongera pour aller la sauver.
Toujours fidèle au poste, il restait sans bouger à surveiller les baigneurs; ceux qui nagent en éclaboussant les autres, ceux qui nagent à contre-courant et ceux qui se laissent porter par le courant, sur tous il veillait d'un oeil égal. Quand les enfants passaient à côté de lui, ils lui disaient toujours; "Bonjour! homme de paille". Et bien entendu, n’ayant pas de bouche, il ne répondait jamais.
Par un beau jour de printemps le Prince vint se baigner dans la rivière. Avec la fonte des neiges, et la pluie en amont une énorme crue enfla le lit de la Soudre qui menaça d’engloutir le pauvre Prince. Tandis qu’il se débattait dans les tourbillons tous les gens du village impuissants regardaient l'horrible scène. Un groupe de villageois se retourna vers l'homme de paille pour le sommer d’aller à son secours. Mais comme il était en paille, il ne pouvait pas bouger. Si bien que le prince se noya. Alors les gens furieux d'avoir perdu leur prince ont foutu le feu à l'homme de paille.
Cependant toute la ville se consola de ce triste événement car comme le prince n'avait pas d'héritiers, ce fut monsieur le maire qui le remplaça en instaurant une république.

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10 mai 2006

Ceci n'est pas la France

NOTE DE LECTURE :

Pauvre de Gaulle ! / Stéphane Zagdanski. Pauvert, 2000. 574 p.


Ceci n'est pas une pipe [version définitive], Magritte (circa 1950)

Vous savez que de Gaulle est devenu un personnage de feuilleton à la télévision. Robert Hossein a porté les exploits du bonhomme à la scène. Max Gallo bien entendu ne pouvait pas en faire autre chose qu’un roman.
Il était grand temps de conchier la statue du Général ; en l'an 2000, en publiant Pauvre de Gaulle! , Stéphane Zagdanski s’est mit en devoir de dessiller les yeux d’une nation qui a eut la faiblesse de se laisser incarner par l’imposture Gaullienne ; entreprise à haut risque que nous saluons chaleureusement. Le narrateur (homonyme de l’auteur) de ce roman est un écrivain qui s’est assigné l’ambition démesurée de dessiller les yeux de la nation française encore aveuglée par l’imposture Gaullienne trente ans après la mort du vieux. Zagdanski affectionne de telles mises en abîme qui l’inscrivent dans la tradition littéraire la plus noble et la plus antique (Homère, Cervantès etc.). Quand on lui demande s’il est essayiste ou romancier (entretiens avec Thomas Régnier, LE CORPS DE L'ECRITURE ) Zagdanski répond qu’il ne fait pas la distinction. La matière de Pauvre de Gaulle! est un alliage qui fond l’exposé polémique et le récit fictionnel ; la scansion des chapitres est rythmée par l’alternance des chapitres polémiques attaquant la figure sacrée du Général à coup d’érudition bien sentie, et de chapitres narrant la vie personnelle de l’écrivain, avec en arrière plan le petit monde parisien des lettres. La fin est délicieuse, vers la 560ème page, le narrateur se réveille d’un sommeil tourmenté et nous comprenons que toute cette histoire était le cauchemar d’un écrivain se voyant peiner sur un livre sur de Gaulle (alors que dans la réalité il est en train d’écrire sur Shakespeare). Cette pirouette finale est plaisante (nous nous sommes délectés de la scène de l’apparition du spectre de Gaulle) et remet au net la distinction auteur / narrateur. Ultime verrou permettant de contrer ceux qui accuseront l’auteur Zagdanski de méchanceté : “ Vous n’avez rien compris, leur répondra-t-il, c’est de la littérature ; l’infâme n’est pas moi, c’est mon narrateur ; dans la vie réelle, je ne suis pas si méchant ; sainte vertu de l’acte littéraire qui prend en charge mes pulsions peccamineuses et me délivre ainsi du mal tout en me donnant mon pain quotidien. ”
Zagdanski est une sorte de fanatique de la littérature; il y croit c’est sa religion ; dans son panthéon ; Proust, Céline, Faulkner, Shakespeare… Dans les entretiens qu’il donne à la presse Zagdanski se conçoit comme lecteur autant que comme écrivain; pour lui plus que l’écriture peut être, la lecture est un acte de résistance, une arme contre la bêtise ( Hors Press, LA SOCIETE VEUT EN FINIR AVEC LA SUBVERSION ).
Les fréquentes références à ses maîtres en littérature mettent mal à l’aise ; son érudition n’est pas à mettre en doute ; mais en provoquant son lecteur jusqu’à l’agacement, celui-ci ne peut se retenir d’évaluer Zagdanski à l’aune de ses maîtres. Et l’on s’interroge sur les exigences quand à sa propre écriture, d’un auteur si prompt à juger celle des autres. Sous ce rapport, j’éprouve à le lire le même malaise qu’en lisant Boileau, sauf qu’avec ce dernier que je n’ai aucun doute sur la qualité de ce que je lis.
Trop assuré du génie des ses maîtres et moins confiant en son propre talent, l’auteur est réduit à ne pouvoir traiter que malproprement un sujet aussi malpropre. Comme si l’inconscience manifeste que de Gaulle avait de sa propre impéritie ne pouvait qu’embraser la fureur d’un Zagdanski en rage de n’être pas Céline.
Au moins dans ses propres ouvrages, peut-être faut-il savoir taire ses admirations ; elles nous font toujours de l’ombre. Mais rien ne nous interdit des les exprimer ailleurs.Malgré cela, les jugements péremptoires de Zagdanski sont arrivés à m’intimider. Et alors que j’incline fortement à penser la littérature comme une vaste fumisterie, je me trouve ébranlé à lire Zagdanski. Je pense que je vais continuer de lire des romans et de la poésie un peu à la façon de ces philistins incrédules qui vont quand même à la messe des fois que Dieu existerait vraiment.

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