02 juillet 2007

Du bouddhisme considéré comme canard-lapin

O. Redon, Le Bouddha, c. 1905, Pastel sur papier, 98 x 73 cm, Musee d'Orsay






L'article suivant du chroniqueur Roger Pol Droit a paru dans l'édition du Monde des livres du 15 mai 1998


L'époque aime le pluriel et les ambiguïtés. En outre, le bouddhisme l'attire. Y aurait-il un lien ?

Voilà déjà un moment que tout est pluriel. L'homogène, l'unique, l'unifié paraissent suspects. Le divers est jugé préférable. Autrefois, le multiple inquiétait. Désormais, il attire et rassure. C'est vrai en politique. Ancien : le Parti socialiste unifié. Nouveau : la gauche plurielle. Dangereuse et paralysante : la « pensée unique ». Stimulante et prometteuse : la société en réseaux, les réflexions décentrées, la prolifération en cours sur Internet. Un foisonnement d'idées différentes, des sensibilités de toutes sortes, voilà ce que nous devrions fêter. Vivent les multitudes ! Là seraient l'avenir et le salut, entre multiculturel, multimédia et multinationales. A New York, à Paris, dans toutes les villes-carrefours, les musiques, les cuisines, les langues, les vêtements forment comme une mosaïque, un patchwork de traditions et d'habitudes. Cette pluralité n'implique pas nécessairement fusion ou métissage. C'est la juxtaposition, plutôt, qui domine : les éléments viennent à la suite les uns des autres, sans se mélanger. Ou bien ils se combinent, mais d'une étrange façon.

En donnant naissance à des « canards-lapins ». Ce drôle d'animal avait retenu l'attention du philosophe Wittgenstein. Pas de panique : cet assemblage hétéroclite ne gambade pas sur l'île du Docteur Moreau. Ce n'est pas un monstre mêlant vraiment poils et plumes, mais seulement un dessin, une figure qui apparaît, selon la manière dont on la regarde, tantôt tête de lapin, tantôt profil de canard. Mais on ne pourra jamais trancher. Ces silhouettes ambiguës nous semblent déconcertantes. Notre préférence va de manière persistante aux bestioles correctement délimitées : lapins nets, canard francs. Les bêtes doubles, les allures équivoques, méfiance ! Chaque chose à sa place, en ordre, dans sa case. Par exemple : les philosophies d'un côté, les religions d'un autre. Ici l'Occident, là l'Orient. Ou encore : d'une part les travaux savants, d'autre part les réflexions personnelles. Eh bien non ! Ce n'est pas ainsi que ça marche. Tout se brouille, singulièrement, si l'on ose dire, avec le bouddhisme.

Dans un essai où tous les mots du titre prennent un « s », Bernard Faure, grand connaisseur des textes japonais et chinois, développe une série de remarques judicieuses sur le bouddhisme considéré comme canard-lapin. En historien des religions et en observateur perspicace, il insiste en effet sur la façon dont cette doctrine et pratique multiforme déconcerte nos catégories, mêlant des traits qui nous paraissent incompatibles. Dans sa réalité vivante, le bouddhisme présente en effet plusieurs visages en même temps. Le mérite de Bernard Faure est de ne vouloir en laisser aucun de côté. C'est pourquoi il s'emploie à combattre la tendance européenne à fabriquer un bouddhisme purement philosophique, propre, débarrassé de ses moulins à prières et de ses chamanes. Réduite à une éthique rationnelle, purifiée de toute une masse de légendes et de rituels qui prétendument l'encombrent ou la défigurent, cette doctrine est une invention récente, et bien sûr occidentale. Contrairement à cette tendance européenne, il vaudrait mieux ne pas séparer les composants multiples du bouddhisme. Au risque de heurter notre goût ou notre entendement, il convient d'admettre qu'il est à la fois, et indissociablement, souligne Bernard Faure, construction rationnelle et pratique magique, doctrine philosophique et voie de salut.

Le pluriel s'impose encore autrement. Entre les sources indiennes, les composantes chinoises, l'évolution japonaise, la filière tibétaine, il n'y a évidemment pas un bouddhisme, mais au moins une demi-douzaine. Victor Segalen, dans son Journal des îles, notait déjà, en 1904 : « Dommage vraiment qu'il n'existe qu'un seul mot, Bouddhisme, pour signifier de telles diversités et que ce mot lui-même soit comique, trapu, ventru, pansu et béat. » Bernard Faure montre d'ailleurs combien le bouddhisme n'est pas seulement divers en lui-même mais constitue également un facteur de diversification. Il incite à considérer sous des faces nouvelles des questions habituelles, il « pluralise » la réflexion comme la spiritualité. Par exemple, si l'on tient compte des décalages, discrets mais irréductibles, que les tournures d'esprit bouddhistes peuvent introduire dans notre manière de penser la texture de la réalité, le statut de l'esprit, les relations de l'être et du néant, la place de la vérité et quelques autres questions fondamentales, on se trouve conduit à concevoir l'activité philosophique selon des registres multiples. Au lieu de rêver à « la » philosophie, on se souciera de comparer les éclairages fournis par des usages distincts de la rationalité, qui sont tous cohérents mais pas tous identiques. De même, pour des motifs analogues, on ne saurait continuer à parler de religion au singulier.

Faudrait-il, dans le même mouvement, aller jusqu'à comparer plusieurs sortes de connaissances, les unes acquises par des voies théoriques et techniciennes, les autres élaborées par les expériences et les efforts des méditants ? Le risque est de confondre, faute de précautions suffisantes, des réalités tout à fait disparates. Il n'est pas du tout certain que scientifiques et moines bouddhistes parlent véritablement de la même chose quand ils se préoccupent des fluctuations de la conscience, du rôle du sommeil, des processus du rêve ou de la définition de la mort. Pourquoi ne pas tenter d'établir de vraies rencontres, préparées, attentives et patientes, entre chercheurs occidentaux et maîtres tibétains ? Ce serait un moyen d'y voir plus clair, de commencer à envisager des passerelles, ou de constater les distances éventuellement irréductibles. Dans cet esprit, Francisco Varela, spécialiste des sciences cognitives, a fondé en 1987 les rencontres « Mind and Life » entre des chercheurs de diverses disciplines et le dalaï-lama. Il s'agit de séminaires fermés qui se poursuivent une semaine et se tiennent généralement à Dharamsala. Six de ces rencontres ont eu lieu. La quatrième fournit matière à l'ouvrage intitulé Dormir, rêver, mourir, où le dalaï-lama, après avoir écouté leurs exposés respectifs, dialogue avec le philosophe Charles Taylor, la psychanalyste Joyce Mac Dougall, le neurobiologiste Jerome Engel, l'anthropologue Joan Halifax et la psychologue Jayne Gackenbach.

Le résultat est intéressant, pour les questions posées comme pour celles laissées de côté. Il est clair toutefois que le bouddhisme tibétain ne peut évidemment pas être considéré seulement comme expert dans les voyages aux confins de la conscience quotidienne. Les moments où l'on sort de soi sommeil, rêve, mort ne sont pas sa « spécialité ». On se gardera donc de confondre le thème de cette rencontre et la multiplicité des apports possibles du bouddhisme à la réflexion. Le cantonner dans un domaine même aussi vaste que les excursions aux limites de l'esprit , ce serait le réduire à n'être que canard ou lapin.


ROGER-POL DROIT

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30 août 2006

L'Essénianisme ou L'Evangile de Jules


Messie! Messie!, Ménon, 1999


Jules Bois (1871 - 1941) était le parrain de baptème du jeune Ange-Gabriel d'Affy. Fin lettré, esprit fort mais curieux des spiritualités des plus étranges il voyagea en Inde. Les récits qu'il fit de son voyage eurent un effet déterminant sur la formation intellectuelle et spirituelle de mon grand-père, homme d'incroyance totale que pourtant l'idée même de croyance ne cessa de questionner. Dans un passionnant opuscule sur les sectes qui fleurissaient la spiritualité parisienne de la fin du dix-neuvième siècle, Jules Bois laissa ce fascinant témoignage sur les derniers esséniens. Bien entendu tout ceci n'a rien à voir avec un certain best-seller.
Nous avons extrait ces lignes de l'édition suivante :

Les petites religions de Paris / Jules Bois. Paris : Ancienne librairie Kolb, Léon Chailley, successeur 8, rue Saint-Joseph, 8, 1894. 215 p.


L’Essénianisme

Je suis allé rue des Belles-Feuilles causer avec madame Marie Gérard, déléguée des groupes esséniens.
Il y a deux ans à peine que j’appris la survivance de cette secte très antique, sur laquelle Renan lui-même ne pu être parfaitement renseigné ; si j’en crois les Visions de la Bienheureuse Catherine Emmerich, Jésus, jeune homme, se complut en promenades et en causeries avec eux. M. Edouard Schuré, l’initié chrétien, tombe d’accord scientifiquement avec l’inspirée. Le Christ, tel qu’il le conçut, parcourut les degrés de l’initiation de ces thérapeutes qui, comme lui, possédaient les secrets de guérir et le don de ressusciter.
Selon M. Guy-Valvor, Lyon encore renfermerait un grand nombre de ces mystiques.
J’ai trouvé la grande Essénienne de Paris dans une petite salle, devant sa bibliothèque vêtue sombrement, avec un visage têtu d’apôtre et des yeux austères qui cherchent à persuader.
Notre culte est le plus beau et le plus pur, m’a raconté madame Gérard, car il n’a jamais persécuté, il a toujours été écrasé et il a sans cesse souffert !
Existe-t-il encore, du moins ? Je le croyait, depuis la mort du Sauveur, disparu de l’histoire ?
Mais, monsieur, il s’est perpétué traditionnellement, et c’est grâce à son énergie que la France a pu rester une grande nation. Jeanne d’Arc était essénienne, elle fut le deuxième messie, le messie-femme qui devait compléter l’œuvre du mâle rédempteur. Cette prétendue sorcière n’était qu’essénienne, nous la revendiquons entièrement.
Vos dogmes se différencient donc des catholiques ?
Certes ! Nous aimons Jésus, mais nous haïssons saint Paul, qui n’était ni spirite ni féministe. D’ailleurs, voici notre profession de foi :
" 1° Nous adorons l’Eternel Absolu Dieu Juste, comme père et mère de l’humanité.
" 2° Nos deux Messies reflètent cette égalité des deux sexes. Jésus est venu enseigner la loi divine, Jeanne l’a affirmée par ses libérateurs.
" 3° La liberté de conscience reste chez nous entière.
" 4° Nous affirmons la réincarnation en diverses existences indispensables pour l’éducation des humains, qui correspondent entre eux, même après la mort.
" 5° L’expiation est proportionnelle aux fautes, car il n’y a point de réprouvés éternels.
" 6° La cruauté envers les animaux, ces humains en formation, est un crime ; ce sont des frères que l’on frappe en eux.
7° La récompense finale est promise à tous les êtres, justes, solidaires et dévoués. "
Si je ne me trompe, ce qu’il y a de particulier en votre culte, c’est divinisation de la femme et les rapports avec les esprits ?
Oui, monsieur ; la femme a été dès l’origine horriblement calomniée. Il faut rectifier la légende de la pomme : Heva et Adama connaissaient le bonheur sublime lorsque l’esprit du péché s’empara du mari. Il voulut voyager. Après plusieurs mois, ils aperçurent au-delà d’un bras de mer une vaste terre magnifique. – Oh ! dit Adama, les beaux fruits ! goûtons-les. – Je t’en supplie, n’en fais rien, répliqua l’épouse, le Seigneur s’en irriterait ". Au lieu de répondre, l’époux chargea Heva sur ses épaules, et ensemble ils de réjouirent dans l’île avec ce perfide dessert. Dieu dit alors à la femme : " Tu n’as péché que par amour ; dans ton sein descendront les messies d’Amour qui vous rachèteront et tu seras toi-même le Messie… "
Je me levai en souriant. Le petit poêle jeta une flamme Je vis par la fenêtre les toits des maisons baignés du crépusculaire soleil. C’était une fête très pure et très douce de rayons, de nuages blancs, de cheminées grêles, et je songeai que l’Essénianisme nouveau ressemblait à ce soir parisien, qu’il était un peu trop une religion de cinquième étage, pas assez près de la terre, trop dans le ciel !

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31 mai 2006

De la spiritualité

Allocution qui devait être prononcée par mon grand-père à l'occasion des Rencontres du Lion de Judas au solstice d'été 1940. Ces rencontres avaient lieu dans l'Abbaye de Cerisy-la-Forêt deux fois par an aux solstices. Le thème était alors "Spiritualités et humanités".


Il me tient à cœur aujourd'hui, et cela sans esprit de polémique, de rendre sensible à mon prestigieux auditoire l’existence d’une forme de spiritualité qui n'a pas encore été pleinement identifiée comme telle par les théologiens et religieux. Le phénomène dont je vous parle n'est pas traditionnellement rattaché au spirituel. Phénomène émergeant dans l'humanité en devenir, il est encore masqué par une weltanschauung en voie de dépassement, c'est-à-dire un état temporaire des forces spirituelles et intellectuelles qui travaillent les nations du monde d’aujourd’hui. Cette weltanschauung est ce dénominateur (dominateur) commun garant de la Pax Burgensis et son influence s’exerce autant sur l'ensemble du monde occidental que sur toutes les nations que l’Europe a colonisées. Pax Burgensis, la paix bourgeoise est la descendante directe de l'antique Pax Romana; l'Imperator a seulement laissé place à l'entrepreneur et l'actionnaire, les véritables maîtres de moins en moins contestés de la nouvelle Res Publicae mondiale.Un des ressorts de la Pax Burgensis s’appelle la spiritualité; elle y tient le rôle autrefois dévolu à la religion dans les anciens systèmes de domination. Le concept de spiritualité a réussir à s’abstraire de la sphère du religieux tout en se présentant comme une alternative au religieux. On peut désormais se réclamer d’une vie spirituelle en dehors de toute religion. En postulant une transcendance qui relativise l’individu, la spiritualité encourage aux attitudes de renoncement. Ainsi, dans un contexte où l'industrie démultiplie sa production, excitant le désir en proposant abondance de nouveaux biens , la spiritualité peut être perçue comme libératrice et comme un puissant moyen de contrôle sur ses désirs. Collectivement, en incitant à des attitudes de renoncement, la spiritualité pallie (au sens propre où elle peut masquer) les insuffisances des systèmes distributifs (étatiques ou non) de la richesse. Son effet régulateur dans la répartition des richesses consiste à fournir un alibi moral dissuadant les mieux lotis de ce monde de redistribuer leur surplus d’une manière qui fragiliserait leur domination sur la plèbe ; n'est-il pas plus facile à un chameau de passer le chas d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu ?
Si au niveau de l'individu, la spiritualité encouragerait au don et au partage, au niveau collectif au contraire elle n’incite pas aux réformes des organismes de redistribution des richesses; en effet, les plus riches étant très peu nombreux par rapport aux plus pauvres; les renoncements des plus pauvres (un peu multiplié par beaucoup égale beaucoup plus) sont mesurables à l'analyse macro-économique tandis que les renoncements des plus riches restent sans effets macro-économiques. Et comme le principal secret de la richesse réside dans l'habileté à manipuler des données macro-économiques on comprend aisément où sont les principaux bénéficiaires des renoncements spirituels du plus grand nombreDans ses formes les plus extrêmes la spiritualité a encore aujourd'hui pour effet principal de verrouiller l’asservissement des moins biens lotis prisonniers d’un ordre social qui profite à un petit nombre d’une manière qu’on est en droit de regarder comme scandaleuse.


Ayant justifié nos réserves sur ce qu'on appelle couramment spiritualité nous voudrions maintenant redonner un sens à ce terme en proposant de le raccrocher à ce qui dans le phénomène humain nous semble se rapprocher le plus des valeurs essentielles que nous souhaitons voir concourir à l'avènement d'une humanité nouvelle.
La spiritualité nous semble dans une première approche inséparable du domaine de la croyance. Pour notre part si nous devions résumer en une phrase notre croyance nous choisirions celle-ci ; il n’est pas d’autre réel que perçu, car le réel n’existe pas en soi, il n’existe que des perceptions et conceptions du réel.
Le fait premier n’est pas l’homme ; le fait que je suis un être humain, c’est-à-dire mon humanité et son corollaire l’humanité des autres, sont des faits secondaires élaborés par l’intellect. C’est ce dernier qui est le fait premier ; cet intellect auquel je m’identifie. L’évidence première est que je suis là et ce je est pure indétermination ; il reste à créer. L’évidence première est l’existence de ce je et du principe créateur qui l’anime et que j’appelle l’esprit. Le je est l’évidence première de ma matérialité ; l’esprit l’évidence première d’une volonté créatrice qui me dépasse. Le mot spiritualité se réfère à un ensemble de croyances et de pratiques relatives cette part immatérielle du réel qu'on nomme l'esprit.


Les anthropologues nous ont habitués a considérer que ces croyances et ces pratiques relèvent de phénomènes culturels. Et aujourd’hui, dans la société contemporaine et en particulier dans l’aire culturelle influencée par la culture européenne et américaine, même lorsque ces pratiques se font en dehors de toute grande religion établie, en dehors de toute secte minoritaire, même lorsqu'il s'agit d'une sorte de religion individuelle inventée par soi même, le fait même qu'on puisse comparer sa propre pratique à des pratiques religieuses montre à quel point le culturel y participe.
On parle de spiritualité chrétienne, de spiritualité française, de spiritualité hindoue etc. La foi du charbonnier aussi est une spiritualité. Ce qui me gène donc, c'est que ce mot soit forcément associé à ces faits culturels, sociologiques ou ethnologiques pétris de contingences et de déterminations hasardeuses ; le discours courant sur la spiritualité est absorbé par l’accident et laisse s’échapper la substance.


Parler de ma spiritualité, ou de ma vie spirituelle revient à relativiser mes propres pratiques et à les replacer dans ce qui me paraît finalement être le plus limitant dans la vie spirituelle; mes idiosyncrasies, les contingences des événements qui ont fait mon éducation et de ma culture. Pour moi ce qui est intéressant, du point de vue que j'appelle spirituel (mais là je n'engage que moi), c'est ce que les hommes ont en commun. En premier lieu ils ont en commun ce fardeau des contingences; même si chacun porte en lui se qu'il ne doit qu'au hasard, le "donné" de son existence, cette histoire qui fait que chacun est unique, qui fait que des jumeaux homozygotes ou des clones ne seront jamais semblables. Une pratique spirituelle, à mon sens, essaie de rendre communicable ces idiosyncrasies indicibles parce que les mots et le langage n'ont pas été créé pour les dire; tout les efforts de l'esprit tendent à ce but; chacun cherche à se prouver à lui même, qu'il est de la même étoffe que les autres malgré tout ce qui semble nous séparer au premier abord, malgré notre singularité existentielle (l'idiosyncrasie). Rendre communicable veut dire mettre en commun. Peut-être est-ce le véritable sens de la communion chrétienne, mais j'en doute. J'en doute parce que ce rite, par le fait même que c'est un rite, sépare la communauté chrétienne des autres humains; la consubstantialité de l'hostie sépare les chrétiens du reste de l'humanité, de même que l'impureté immonde de la viande de porc sépare les musulmans et les israélites du reste de l'humanité. Ces deux exemples illustrent ce que j'appelle les accidents des productions culturelles et que j'oppose au spirituel. J'irais presque jusqu'à dire que le culturel est dans son essence anti-spirituel quelquechose de proche de ce que Nietzsche appelait le Trop Humain. C'est pour cela qu'à mon sens, toute pratique religieuse à peu à voir avec le spirituel. En fait, tout ce qui se revendique comme spirituel à peu à voir avec le spirituel au sens que je voudrai donner à se mot.
En ce sens les sciences humaines me paraissent plus proches de la spiritualité que la théologie. Il me semble d'ailleurs que cette dernière, dans une perspective oecuménique, tend à intégrer les méthodes de celles là (voir le rôle de la philologie dans l'étude de la Bible à la Renaissance, le rôle de l'archéologie aujourd'hui, la psychologie - je pense à l'ouvrage retentissant du docteur Freud sur Moïse...). Mais c'est souvent hypocritement que les théologies (plutôt que la théologie) prétendent tendre à l'universel; on peut souvent les soupçonner de chercher à légitimer les contingences de la religion instituée à laquelle elle se rattache (on parle de théologie catholique, de théologie islamique, de théologie protestante...) en montrant qu'elle est plus universelle que les autres.
Par ce travail de mise en commun de l’expérience humaine, les sciences, dont l’idéal de vérité semble inspirer la théologie, constituent dans la culture contemporaine ce qui me semble être l’effort spirituel le plus patent. De manière consciente elles créent une image de l’homme et du monde et de fait, elles créent le monde.
Alors que la rupture est consommée entre la science et ses origines théologiques, la théologie d'aujourd'hui, dévitalisée et autiste cherche dans la science et la philosophie des arguments, s'inspire des leurs concepts comme pour asseoir une légitimité vacillante, nostalgique cette forme monolithique que lui donnait encore la Somme de Saint Thomas qui puisait elle même dans le savoir antique d'Aristote. Et c'est une théologie aux abois qui s'écrie avec Jacques Maritain : «Le mieux que puisse faire un philosophe, c’est d’humilier la philosophie devant la sagesse des saints.» véritable profession de foi obscurantiste pour notre siècle.


En tant qu’elle est un effort de construction d’un univers commun, la science n’est pas un regard extérieur au monde sur le monde. Elle n’en est même pas la tentative. Il ne s’agit pas pour elle de transformer toute chose en objet. Elle n’a pas pour idéal de rendre compte objectivement du monde. Ne pouvant nier le caractère subjectif de toute vision du monde, elle tend modestement à créer un monde intersubjectif. Et comme effort de connaissance, les sciences faciliteraient la reconnaissance de l’autre.
On reproche encore aux sciences humaines leur incapacité à rendre compte des phénomènes humains d’une manière " objective " comme savent le faire les sciences de la natures pour les phénomènes dits " naturels ".
Je me garderai bien d'assimiler la recherche scientifique à une quête spirituelle. Elle n’est pour la plupart des chercheurs contemporains qu’un gagne-pain comme un autre. D'ailleurs donner au physicien la statut social du prêtre qui au lieu de produire des oracle produirait des expertises, ce serait le signe que ceux qui se réclament de la science n'en porterait plus l'esprit; des pharisiens de l'esprit scientifique en quelque sorte.
Mon but est seulement de rappeler que de même qu’il y a du spirituel dans l’art, il y a aussi du spirituel dans la pratique de la science. Mais on n’échappera jamais à quelque ridicule en voulant réduire toute activité humaine quel qu’elle soit à du spirituel. En Occident comme en Orient le Tao que l’on nomme n’est pas le véritable Tao.

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