26 août 2006

Rosée


Godfrey Reggio, Evidence, 1995



Tout d'abord il était seul. Puis le petit nuage s’étira, lentement, pour étaler ensuite tout son volume sous la grand bleu du ciel. Je l’observais attentivement, tout en recherchant un état de concentration tel que les mouvements de mon esprit vinssent épouser au plus près les chatoiements de sa lumière, les virements de couleurs qui animaient la matité des gris et la radiance des blancs. Tout en me balançant mécaniquement sur ma chaise dont le dossier venait cogner rythmiquement le mur, l’âme sous tension, je retenais ma respiration. Mon pied entretenait ce balancement nerveux depuis plus d'une heure. Une douleur sourde naissait dans les chevilles éprouvées; gourd et moite le pied s’échauffait dans la chaussure.
La pensée, devenue cotonneuse s’oppressait, s’enroulait et se développait sans atteindre aucune forme. De gros vers sortaient des interstices sombres qui entachaient les masses filandreuses. Puis après un remuement terminal, la nuée perla.
Il plu.
Me détournant du spectacle de la pluie qui mitraillait le sol boueux de la basse cour, je me levais et rentrais dans la maison. Non que le spectacle me dégoûta ; cette merde et ces plumes noyées dans les flaques d’eau huileuses qui se glissaient sous le hangar au fond de la cour défoncée, toute cette boue caillouteuse m’était familière. Pas plus, je n’avais jamais écarté la possibilité de trouver le même oubli de soi au spectacle d’un brin de paille mouillé aux prises avec une fiente dans le caniveau ruisselant qui bordait la terrasse en ciment. Je voulais simplement conserver prolonger un peu plus cet état intérieur induit par la contemplation du ciel ; je voulais le contenir encore pour m’élancer sur autre chose car j'allais agir maintenant sous son emprise.
Ma femme était assise dans la salle. Sur ses genoux, le reflet bleu de la couverture glacée d’un magasine de mode retient mon regard un bref instant . Un bref instant seulement car mon esprit était occupé par un intense désir d’action qui exaspérait toutes les cellules de mon corps. Le plus perturbant était l’absence flagrante d’issue naturelle à ce désir. Je ne trouvais rien dans la réalité immédiate qui put actualiser ce Grand Œuvre virtuel que je sentais pousser si brutalement en moi. Certes il y avait bien des choses à faire, bien des menus travaux à finir – comme de rincer cette assiette sale qui traînait dans l’évier, préparer le cours de latin pour demain, répondre au professeur Y… Mais chaque fois que je repense à ces choses, elles me semblent devenues étrangères et comme indigne de la disposition intérieure dans laquelle je me trouve. Une montagne se soulevait en moi ; je pensais à l’Inde portant le Tibet aux nues en culbutant l’Asie. Des stupas s’érigeaient sous le ciel de mon imagination avec des crépitements de cymbales et de tambours coulés dans le ronflement grave et continu des grandes trompes tibétaines. Des lamas en lévitation venaient me saluer. Une odeur rance de beurre sortait de la tasse de thé fumante que me tendait un bonzillon édenté.
" - As-tu réparé la chasse d’eau ? " me demande alors ma femme. Je temporisais ma réponse d’une ou deux secondes en soufflant. J’aime ainsi soupirer, introjection de l’image du chat de notre voisine qui souffle ainsi quand il se sent agressé; pfff... J’ai réhabilité le soupir, souvent jugé ridicule. Je soupire sans complexes depuis que j’ai compris dans un livre sur le tantrisme les vertus exorcistes du soupir. Je ne me prive jamais de soupirer longtemps lorsque j’en ressent le besoin.
" Non, je n’ai pas réparé la chasse d’eau. Et quoi ! elle coule encore ! Bon dieu pourquoi m’attends-tu toujours pour qu’on s’occupe de ça ? Putain, la merde! Il n’y a que moi pour faire la merde ici !
" Dis-donc, mais pour qui te prends tu ? Va retrouver ta maman. Enfant-gâté-pourri va ! Qui c’est l’homme ici ? Et tu voudrais que je répare la chasse ! "

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13 mai 2006

Bonheur conjugal

NOTE DE LECTURE : Lettre à Laurence, Jacques de Bourbon Busset





les mariés, I. Esposito, 1991




Lettre à Laurence / Bourbon Busset de l’Académie française. Gallimard, 1987. 122 p.

En causant ce matin de ce petit livre avec un collègue du laboratoire d'économie quantique, celui-ci, prenant un air doctoral, me dit:

- " Tu sais mon vieux, si tu t'imagines encore que le mariage à quelque chose à voir avec ce qu'on appelle l'amour, alors tu te goures! ce que tu te goures! Autrefois, pour une femme, prendre à un mari, c'était un investissement tandis que pour un homme prendre femme, c'était une dépense somptuaire. Quant à aujourd'hui, avec l'évolution des rapports de force entre hommes et femmes, on peut dire que pour les deux parties le mariage est un placement à risque".

Cela fait maintenant dix-sept années que je suis veuf. Je garde encore le souvenir ému de celle qui fut ma femme. Malgré cela il m'est possible d'acquiescer au fond de la pensée de mon honoré collègue. Moi, c'est comme dans la chanson, j’aime pas les gens heureux. Après tant d'années de veuvage, je tombe sur ce petit livre de M. Jacques de Bourbon Busset. Ce texte d’un académicien endeuillé ne m'est en rien sympathique. Le veuf à séché ses larmes et d’une main qui ne tremble plus il écrit plein d'ardeur une sorte de lettre ouverte à sa défunte épouse pour édifier le monde entier (disons le monde francophone) avec l'exemple exceptionnel de leur relation conjugale qui fut d'une qualité quasi-mystique. Vivante l’épouse Laurence de Bourbon Busset était la grande source inspiratrice de toute son oeuvre d'écrivain; plus que sa muse elle fut la matière même de son art. Avec ce dernier ouvrage qui est une sorte d’oraison funèbre pour son bonheur conjugal perdu, elle continue d’animer son écriture.
Dans ce jardin bien entretenu fleurissent et s’épanouissent tout un ensemble d’idées convenues sur l'amour et la mystique du couple qui me semblent caractériser les intellectuels catholiques français de bonne naissance. Pour aller vite, une resucée des idéaux chevaleresques de l’amour courtois.


Extraits

Page 22 :

Tu étais pour moi ce qu’il y avait de plus réel dans le réel. Par ton entremise, j’entrais en contact avec les forces élémentaires, je touchais le substrat de l’univers.
La fonction de la femme est d’assurer la liaison entre l’être humain et le cosmos. Beaucoup de femmes s’en doutent confusément. Certaines, égarées par les prestiges de l’intelligence pure et délirante, le nient. Quelques-unes non seu­lement l’admettent mais font de leur mieux pour transmettre le message. Tu étais de celles-là.

Page 77
Je viens de lire que notre ami Jean-Louis Barrault résume ainsi Le Soulier de satin " A tout être qui vit en ce monde il existe un autre qui lui correspond. Ces deux êtres, de toute éternité, s’appartiennent l’un à l’autre. Que ces deux êtres se rencontrent, aussitôt ils se recon­naissent, chacun possède la clef de l’autre. "
Cela arrive rarement. Cela nous est arrivé, Et nous avons eu le privilège, contrairement à Prouhèze et à Rodrigue, d’avoir le droit de nous aimer. Nous avons eu la chance de nous aimer au grand jour et l’assentiment public n’a pas diminué ce que nous éprouvions.

Page 85 :
Nous avons vécu l’absolu au quotidien. Je m’efforce de le vivre encore. L’amour durable n’est pas une institution mais une aventure qui allie l’excès et la répétition, qui enracine la démesure. Chacun de nous était reconnu par l’autre comme l’être qui lui tenait lieu de tout. À partir du moment où j’ai su que j’étais ainsi reconnu par toi, ma vie a pris un sens et je me suis fixé comme but d’essayer de te rendre un peu de ce que tu me donnais.
L’expérience de l’absolu au quotidien nous mettait sur la même longueur d’onde que les religieux. Tu te disais attirée par la vie monas­tique et te réjouissais des aspects de notre existence qui s’en rapprochaient et s’affirmaient au cours des années. Tu étais de plus en plus séduite par la solitude, la solitude à deux bien sur. Tu l’appelais le Paradis et, quand tu disais cela, les yeux brillants, j’étais pénétré de joie.
Nous étions déjà compagnons d’éternité. Se préparer à devenir compagnons d’éternité, cela veut dire, ici et maintenant, vivre une alliance à toute épreuve, à la vie à la mort et, si la force en est donnée au survivant, au-delà de la mort. Cet objectif n’a rien de mutilant ni d’inhumain. L’absolu est chassé de la politique fort heureu­sement, mais une société sans absolu est une société morte. Les couples qui vivent l’absolu au quotidien sont la chance de la cité.


pp. 96-97 :
Enracinement, souvent, est synonyme de rou­tine, sclérose. Pour nous, c’était liberté, joie. La joie jaillissait de l’enracinement. L’articulation paradoxale entre l’enracinement et la joie est un des secrets que tu m’as transmis et que le conserve dans mon cœur.
Par enracinement j’entends un attachement à toute épreuve, qu’aucun obstacle, aucune menace, aucun malheur ne peut briser. De la certitude du caractère inaltérable de ce lien naît une joie puissante, sereine et libre, car un enracinement rend libre pour tout le reste. Si je milite pour l’amour durable, c’est pour que le plus possible de femmes et d’hommes connaissent la liberté et la joie de l’enracinement créateur.
[Comment peut-on marcher dans une telle grossièreté ; quelle tartuferie ! ]
Je ne me suis connu qu’après être sorti de moi-même. Je me suis vu dans toi. Mon vrai moi s’est logé en toi, comme ton vrai moi s’est logé en moi. Ce dédoublement symétrique nous a sauvés du narcissisme et de son sous-produit, l’arrivisme. [Quand on sait que le bonhomme qui écrit ça descend du bon roi Saint Louis, on se demande s'il est concerné par l'arrivisme, en sortant du ventre de sa mère ce gars là était déjà arrivé]
Il faut, (..), être capable de passion. Tu en étais capable et m’en as rendu capable par contagion. J’entends capacité au sens fort du mot qui l’apparente à vocation. Tu avais la vocation de la passion et ma chance inespérée a été que cette vocation m’ait pris comme objet. L’union chez toi d’une passion violente et d’une intelligence exceptionnelle explique ton destin. Une telle union est rare et ceux qui en sont les témoins et les complices ne peuvent que l’ad­mirer. Ils sont conquis et entraînés.
La complicité absolue entre deux êtres est la seule chose qui compte. Le reste sert à tuer le temps. Tout devient clair, en théologie et en métaphysique, dès qu’on comprend qu’être et amour sont une seule et même réalité.

p. 100 :
Comment combler le fossé qui se creuse tous les jours entre le rationnel et l’irrationnel? Le choix n’est pas entre la science et la magie, entre les laboratoires et les sectes. L’intelligence et le désir peuvent aller du même pas. Tu l’avais pressenti quand tu as entrepris tes graphismes. [ Sa femme était peintre et faisait de l’économie politique (lui est diplomate, comme Albert Cohen)]
La dissymétrie dans la symétrie, objet de tes recherches, rejoint l’imprécision dans la préci­sion de la physique quantique, qui ne prévoit que des probabilités de localisation, mais dans un espace bien délimité, L’imprécision dans la précision, c’est la liberté à l’intérieur de certaines limites. Les limites ne sont pas des brimades, mais des chances. [Là c'est du Houellebecq version optimiste]
L’esprit vit des rives qu’il se donne. Les limites guident l’illimité. La règle a un pouvoir provocateur. L’invention d’une règle est la règle de l’invention.

pp. 113-114 L’étreinte ; c’est-à-dire l’acte génésique, l’amour physique, la sexualité.
C’est sur cet absolu de l’étreinte que nous avons construit, jour après jour, notre aventure hiérogamique. Toujours nous avons vu dans l’acte d’amour le signe qu’il était possible d’éta­blir un rapport absolu avec l’absolu. La grivoi­serie, la gaudriole prouvent négativement la gravité de l’étreinte. Elles lui rendent un hom­mage indirect en cherchant à réduire à des gestes dérisoires l’enjeu même de l’être humain.
J’ai passé des années à essayer d’établir un pont entre mystique et sexualité. Beaucoup ont été scandalisés ou ont souri.
D’où vient que l’acte d’union de l’homme et de la femme fasse si peur, alors qu’en principe tous les tabous sont violemment rejetés? La seule explication est que chacun sait qu’une vie sexuelle heureuse est la réussite suprême. La misère sexuelle de beaucoup est la raison de ce silence apeuré. [qu'est-ce que Houellebecq en dirait?]
La relation la plus intense, pour un être humain, est l’étreinte. L’étreinte ouvre sur l’absolu. L’étreinte, c’est l’infini resserré. La gloire de l’étreinte est la respiration de l’univers.
L’étreinte ne cherche pas à abattre les fron­tières qui séparent les êtres. L’étreinte est l’al­liance de deux corps qui se servent de leur différence pour aller au-delà du conventionnel, du banal et du médiocre. La répétition n’exclut pas la démesure, elle lui donne une structure. Pendant quarante ans, cette démesure structurée a été notre ligne de vie.
Les corps ont pitié des âmes et veulent les aider à se rejoindre. Il faut les laisser faire. L’étreinte est le plus haut langage du corps et de l’âme.

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